Les rêves que j’avais faits durant cette nuit trempée de fièvre restaient vivaces dans mon crâne ce matin-là.
Ils me laissaient l’impression d’avoir jeté des fondations solides dans mon univers habituellement mouvant. Comme si le monde clos de mon esprit qui se reflète comme dans un miroir sur le monde extérieur afin de lui appliquer sa molesse, son tangage et ses plissures incertaines, comme si ce monde clos s’était soudain trouvé des attaches, une pane, une amarre autour de laquelle se mettre en rotation, comme le moteur d’une machine sereine.
Les impressions vivaces mais – évidemment – fugaces de ce rêve circulaient rapidement en arrière-plan de ma cervelle, et aux chiottes la neuropsy !
J’avais jeté des fondations aux orties et impossible de remettre la main dessus. C’est tout de même incroyable ! Mais ça n’avait pas suffit à me mettre de mauvaises humeurs. L’arrière-goût du café chaud sur le fond de mon palais sauvait les meubles du palace de la décadence.
Le monde superposé de la technologie ne pouvait atteindre mon existence immédiate.
Le monde simultané des rues à l’extérieur non plus, j’avais fermé les fenêtres.
Assis devant mon café, refroidissant, je pouvais me laisser libre cours de me concentrer sur les impressions colorées de mes rêves et de ma fièvre associés.
Je les laissai défiler sur la table de la cuisine en tapant des mains pour le rythme.
Certaines jouaient les mijaurées et affectaient des poses douloureuses, languissantes, d’autres passaient comme si de rien n’étaient, certaines même courraient.
J’avais prévu un petit bout de toile noire tendue de chaque côté de la table pour les coulisses. Au cas où certaines voudraient passer plusieurs fois ou se changer. Ça piaillait dans les loges.
Le chat sauta soudain sur la table et croqua une ou deux impressions, qu’il avala tout rond. Les autres se planquèrent fissa en hurlant et le chat tira la langue plusieurs fois dans une grimace qui révélait le mauvais goût de ces impressions. Il n’avait pas choisi les bonnes, ou bien elles étaient trop jeunes.
L’incident moula aussitôt une sacrée chape de silence sur toute la clique. Certaines, de peur, tentaient de rentrer dans mon crâne. Mais oh ! non ! Pas question. Des impressions effrayées, menacées, tordues de névroses, anxieuses, les joues creusées par l’angoisse ! c’est bon pour vous inquiéter toute la semaine. Non, remettez-vous, je leur dis. Un peu de tenue. Le chat n’y reviendra pas. Il n’a pas l’air d’avoir apprécié la farce, lui non plus.
Ça piaille, ça réclame.
Soudain une impression plus balèze que les autres se dégage du lot. Elle avance sure d’elle et fait taire ses camarades. C’est la Malepeur, je la reconnais.
Sa voix tonne et ses gestes secouent l’air. Entourée d’une brume onirique, elle fait résonner les tréfonds de l’histoire. Mais elle ne sait pas que moi aussi, je viens du souterrain. Je la saisis délicatement entre mes doigts. Là, elle s’inquiète. Elle pense que je vais la manger. Mais je ne suis pas un chat. Je le lui dit.
Je lui glisse doucement à l’oreille, qu’elle a velue, mes considérations sur le monde du dessous et les origines que j’y ai laissé.
Elle se reconnaît finalement fondamentalement dans cette description et s’apaise. Elle cesse d’essayer de m’effrayer. Nous somme essentiellement de la même constitution, de la même consistance, devrai-je dire.
Elle s’installe sur mon épaule. Et se repose (elle frime aussi pas mal).
Les angoisses de la Malepeur se dissipent et ça fait des drôles de nuages verts dans l’air de la cuisine.
Les autres impressions, pendant ce temps, se sont installées sur un coin cardinal de la table et discutent le coup. Certaines jouent aux dés. On parle poiscaille et politique d’urbanisation. Deux trois par là finissent de mâchouiller une libellule qui fait encore quelques bruits de courts-circuits avec l’air très triste.
Il faut que je m’en aille, mais comment faire ? Je me dégage discrètement, mais tu parles, c’est raté. La Malepeur sur mon épaule fait les gros yeux en proférant des menaces infernales pour me dissuader de bouger. Je ne pensais pas qu’une impression était si sédentaire. Trois autres me tirent par la manche. Une petite plus teigneuse que les autres a sorti son lance-pierre et me caillasse.
Mais c’est pas possible !
C’est l’attaque, la crise, l’abordage, la mise à sac !
J’essaye d’établir la discussion avant que la cuisine ne s’effondre, murs et plafonds ! Ça hurle dans tous les coins, le vacarme est insoutenable. Certaines, dans le feu de l’action, se précipitent et s’écrasent contre le mur dans un bruit mou. Déjà les tuyauteries branlantes sont défoncées, laissant s’échapper en sifflant l’eau et le gaz dans des pressions délirantes. Le placard s’est transformé en tranchée pour abriter leurs tirs, quel vendu ! C’est l’assaut. Mes défenses, naturelles ou pas, craquent de toutes parts. La porte a été bloquée par des monticules de poubelles apparues d’on ne sait où. Je suis fait comme un rat !
Le néon grésille et clignote en menaçant d’exploser. Le sifflement incessant des projectiles m’étourdit. Je sors le drapeau blanc. J’invoque la trêve, le statut de prisonnier politique, le code de la piraterie, la nécessité de sommeil pour les mammifères. Mais pense-tu, ce sont de vraies forcenées qui combattent jusqu’à mourir. Il n’y a rien à négocier, braillent-elles dans un aboiement sardonique.
Je finis par obtenir, à force de belles paroles, un statu quo. J’entame le dialogue avec la Malepeur (qui s’est instituée la chef, sans l’accord de qui que ce soit, voilà la faille !). Elle se donne des airs de dure et fait semblant de ne pas céder, écoutant seulement d’une oreille distraite, mais je sens bien qu’elle est convaincue par ce que je lui propose. On finit par se mettre d’accord sur les motions suivantes (tout le monde signe) :
– Nous sortirons de la cuisine la semaine prochaine, afin que tout le monde ait le temps de se préparer au voyage.
– Possibilité est donnée à qui le souhaite de rester dans la cuisine, à condition de ne pas la délabrer.
– Nécessité, à l’avenir, de posséder une bonne raison lorsque l’on empêche quelqu’un de sortir de la cuisine.
Un chantier collectif est voté à main levée pour retaper les désastres de la guerre.
La semaine s’écroule tranquillement et finit par être achevée.
Le départ s’organise. Tout le monde se prépare. L’excitation règne. Et même si en apparence tout est calme, les petits bruits de chuchotement proférés dans l’affolement sont autant de petits signes de l’imminence du mouvement.
La fièvre, qui s’était tenue tranquille jusque là en regardant le monde s’affairer d’un air amusé, choisit ce moment pour intervenir.
Elle saute sur ma nuque, les dents en avant et les griffes dehors. Son corps écailleux est brûlant et visqueux. Elle serre ma gorge, obstrue toutes les entrées d’oxygène que mon corps ait pu imaginer. Elle ricane, cette connasse !
Il n’en fallait pas plus, évidemment, pour exciter les impressions, qui sont si manipulables, on l’a vu. Comme un seul homme, elles me sautent à leur tour dessus. Une semaine pour rien…
Elles m’avaient mis à terre. Je me débattais avec force mais impossible de les repousser ni de me relever. Tables et chaises avaient valdingué pendant l’assaut et le frigo menaçait de me tomber sur le râble à chaque instant. Encouragées par la fièvre, elles criaient des choses aigus que je n’arrivais pas à saisir. Des ordres, des consignes ?
Puis la fièvre se mit debout, splendide dans sa hauteur, et hautaine. Elle me toisa alors que je gigotais cloué par terre, ficelé, retenu. De sa voix difforme, elle me fit des menaces terrifiantes. Des menaces de fatigues éternelles, de brumes incessantes, d’épuisement permanent. Mais elle ne me disait pas pourquoi. Et la voix brisée, je m’époumonais à le lui demander. En vain.
Si l’idée que la méchanceté pure habitait la fièvre de façon inconditionnelle m’effleura, j’y renonçai bien vite et cherchai à bâtir d’autres hypothèses, tout aussi insolubles.
Les impressions les plus jeunes sautaient sur mon ventre avec un sourire cruel et de nombreux petits pieds pointus.
C’était très désagréable, mais je me retenais bien de leur montrer à quel point c’était douloureux.
De colère et d’affliction, je finis par réussir à dégager un bras et prendre une impression en otage.
Le silence se fit, badigeonné d’inquiétude.
Des bribes de rêves revenaient de manière inopportune m’incommoder, et la fièvre se rapprochait dangereusement de ma tête.
Je savais qu’il fallait que j’agisse au plus vite avant qu’elle ne s’empare de mon esprit, quelque soit l’état de brouillard dans lequel je me trouvais.
Je me mis à hurler des choses monstrueusement concrètes, qui effrayèrent les impressions, mais laissaient la fièvre de marbre.
Les impressions se dégagèrent de mon corps en sueur et se cachèrent dans les recoins en gémissant.
Mais il en fallait plus pour bouleverser la fièvre et l’étourdir. Elle rit, dédaigneuse, pour bien me signifier qu’elle n’en avait rien à foutre, que je pouvais bien continuer mon numéro, elle m’aurait avant la fin du jour.
Alors, je criai plus fort, à me déchirer les entrailles.
J’entendais, en bruit de fond, les impressions grincer de peur et de douleur.
J’aurais voulu que cette situation s’arrête, mais je ne savais pas comment.
Si je cessai de crier, la fièvre me tombait dessus et c’en était fini. Mais je sauvai les impressions.
Tout à coup, j’eu une idée.
Je convoquai la Malepeur du fond de mon crâne, au milieu du fracas et, d’une voix seconde qui recouvrait mes hurlements, je lui expliquai mon dilemme. Elle partit et j’espérais de tout cœur qu’elle ait compris. Je sus que oui lorsqu’elles interpellèrent toutes ensemble la fièvre despotique.
Cette seconde d’inattention de la part de mon adversaire farouche me permit ainsi de m’arrêter de crier, de recommencer à respirer, rapidement, et de commencer à me détacher. Lorsque la fièvre se reconcentra sur moi, il était trop tard. On approchait peut-être de la fin de la crise.
Une fois debout, je me saisis de la fièvre pour la jeter méchamment à terre et lui indiquer de manière claire que j’avais repris la maîtrise des choses, que le rapport de force s’était inversé.
Les impressions, comme un troupeau de poules, s’agitaient en tous sens, ne sachant plus quel parti prendre.
Tentant le tout pour le tout, je remis sur le tapis l’idée d’une sortie de la cuisine, tout en sachant que cela risquait de raviver les braises encore chaudes du conflit.
Le four lança une langue de flammes bruyantes pour marquer sa colère de tant de chaos, mais ce fut la seule réaction, la fièvre étant passablement empêtrée dans les limbes de l’étourdissement. Il fallait vraiment que je sorte. Malgré les grognements semi-inconscients de la fièvres, personne ne s’excita. Je m’habillai et mis mon chapeau.
Incrédule, je ramassai les impressions qui voulaient bien venir et les mis dans un grand sac que j’accrochai à mon épaule.
Il n’y avait pas de vents dehors. Les impressions avaient sorti leur tête pour regarder la rue avec de grands yeux.
Je caressai de l’index le haut de leur gueule et suivant lesquelles je touchais, les murs de la ville changeaient de couleur.
Je craignais un peu de me faire remarquer, mais tout se passa très bien. J’espérais juste qu’à mon retour je ne trouverai pas la maison dévasté par la fièvre.
J’entrai dans une ou deux boutiques pour acheter poudres et pommades quelconques. Les odeurs excitèrent les impressions qui s’en mirent plein les poches. Le commerçant ne dit rien (avait-il vu quelque chose ?) et me laissa repartir chargé d’odeurs et d’impressions un peu ivres.
Je voulais profiter du soleil froid de l’hiver arrivant et choisis une terrasse de café déserte. Une serveuse minérale vint prendre ma commande avec un sourire figé, gravé dans son contrat de travail. Immobile comme un roc, je lui renvoyai une politesse médusée, espérant vaguement la séduire. Ramener Lithos dans mon lit. Mais c’était en vain, mes impressions remuaient trop, faisant exhaler ma condition d’organique. Le café arriva et l’hiver avec.
Je partageai ma tasse avec mes impressions et caressai la tête d’un chien de passage, famélique bien évidemment. Pour une raison inconnue, cela fit rire les impressions et me mit de bonne humeur.
Je repris ma balade. En évitant les policiers, qui nuisent toujours aux humeurs, qui étaient en train de se former, sous l’aspect de petites gouttes, au sommet de mon crâne.
Je tombai sur un ancien poste-frontière un peu délabré et y ramassai quelques impressions supplémentaires qui souhaitaient se joindre à nous. La sacoche commençait à peser lourd, avec toutes ces nouvelles impressions et les humeurs qui, depuis, avaient éclos et s’étaient installées dans la poche avant. Et ma tête était de plus en plus légère (je ne sais pas si ça me rassurait). Quelques nuages blancs apparurent dans le ciel, m’observant quelques instants, puis, probablement parce que le tableau ne leur suscitait pas grand intérêt, ils s’éloignèrent.
Je repris le chemin de la maison, où la fièvre m’attendait.
Je n’avais pas fait un pas dans la cuisine en ruine, victime de sa colère, que la fièvre m’avait dévoré.
Aujourd’hui, l’hiver est reparti, et la jolie serveuse minérale aussi. Le poste-frontière est visité par des touristes aux humeurs communes et un peu maigres. Ma cuisine a été entièrement refaite. Je m’appelle Victor et je vis dans les entrailles de la fièvre, partageant avec mes impressions et mes humeurs un lit fait de ronces et de cailloux.
13/11/2007