Le dos collé au mur défoncé par les impacts du bal précédent, je bande des yeux et du reste en frottant les restes desséchés des liquides de nos corps qui trainent encore sur ma peau poisseuse. Je me débats contre le vide, ne tire que des coups dans l’eau, ou parfois dans ton lit. Livide, haletante, à l’affut, je fourbis à ton encontre des phrases condamnées au silence. Six mille lances m’aiguillonnent quand je me cogne contre toi, tout contre toi et ton impossibilité à dire. Je me pelotonne contre le peloton de ton mutisme. Tu ne veux rien dire d’autre que « ça ne veut rien dire », tu te tais, et ça ne passe pas, ça reste là à vouloir dire, à faire la guerre au silence, à abdiquer devant notre immobilité en partage. Logophage, nous prenons la pose mortifère des mammifères condamnés à leur condition sale de vipère, nous restons nos quatre yeux grands ouverts sur le noir de la pièce, parfois un miroir dans le cachot d’une pupille, parfois un cahot, et la mitraille s’enraye, la machine déraille, et quelques mots au hasard se déversent en désordre sur le champ de bataille matelassé de ta chambre noire, quelques mots aléatoires, qui trainent là, à peine éventrés.
Des mots éventés, des plaisirs maladroits, des silences à l’hydrogène et des phylogénétique de comptoir, je malàlaise en puissance, je te tiens le crachoir, je m’invente un aplomb pour plomber mon hésitation à m’enfuir, à déserter tes mirages et à quitter la ville en secret. Passer le poste frontière en pleine nuit, une chouette à l’épaule et le mors aux dents, des carrés de cuir au fond du sac pour les nuits froides à venir, et un peu de souvenirs de mélasse dans un pot de fer déconfit. Regardant par-dessus mon épaule que personne ne me suive, ni que personne ne m’esquive, je décarre au quart de tour pour supprimer la mémoire de toute carte du monde. J’avise à la ronde que rien ne s’effondre, j’avise le reste du monde de mon incapacité à drainer le limon des estuaires érotiques. Le limon du silence, le limon des mutiques, la vase qui s’accroche aux roches râpeuses du « tout est dit », quand plus rien n’est à faire, et qu’il ne reste que la glaire froide de nos liquides répandus sur ton lit, témoignant d’un désir refroidi, prisonnier du ressac trouble des eaux sales éternellement silencieuses, avec l’immobilité comme seule spectatrice.
L’estuaire ne veut rien dire, alors j’embarque ce soir même pour les nouveaux territoires du désir, maudissant les étoiles pour leur lumière trop fade, et maudissant les absences et le vide, je me livre toute entière aux délires de mon inquiétude mensongère. Je défriche les sentiers apeurant de l’isolement total, je badigeonne les oiseaux de peinture au méthane et j’absous l’humanité de la parole. Je laisse là mon bouclier, mes dernières cartouches et je laisse là ma bouche. Je dépose mes lèvres au bord du trottoir, j’abandonne ma langue ivoirée aux vipères, aux couleuvres, qui avaleront sans peine mes organes sacrifiés, encore cerclés de sang desséché, d’un peu de sperme et de colère. Mes lèvres tremblantes, mes lèvres sèches et serrées, mes lèvres de sang oubliées pour ne plus ni dire, ni donner, ni recevoir le plaisir. Nid de vipère ensanglanté que je sillonne du regard, que je fusille d’un coup d’épaule pour en finir avec la peur et les idoles. Plus de signe, plus de trace, rien que l’indigne d’être dit, pour disparaître de la carte des hommes. Plus de poudre de mélasse pour rasséréner le fracas de passions. Passons, passons notre chemin, aplatissons-nous devant la cambrure des reins des sorcières qui vitupèrent et tempêtent contre l’insonorité de leurs sœurs ennemies, de leurs frères assujettis aux mutismes immémoriaux des empires. Le silence et l’immobilité en partage, l’absence désertique des passions asséchées terrifiant les contrées de nos corps oubliés. Le silence et l’immobilité écrasant nos corps pleins et épais. Collée au mur défoncé par les impacts du bal précédent, je n’ai plus rien à déclarer au peloton qui arme ses fusils pour m’abattre comme un chien, ce dimanche de juillet. Ce dimanche de juillet, où la parole a été exécutée au nom de l’honneur des Silencieux sentencieux. Dans l’horreur du bruit des balles, je m’enfuis en parole, grimant mes mots en de grinçantes grimaces insensées. Je me fonds parmi les limaces et les vers, les immondices et les coléoptères colériques, incapables d’exprimer la lubrique lueur de revanche qui brille au fond de leurs quatre yeux terreux et vitreux de mammifère. J’obtempère à leurs rituels obssessifs, et viens moi aussi m’écorcher aux récifs des récits poussiéreux, des histoires d’un soir, des blasphèmes incantatoires et des romances arrogantes des vaincus prétentieux. Je passe là des années à usurper une identité mythologique, où je répète chaque soir en murmure une proto-histoire affabulée qui puisse plaire aux cafards. Je joue l’architecte, la méduse, le clochard, je bâtis des histoires à deux sous, j’élabore des racontars de placard, des mauvais mots d’ivrogne, des idées noires. Et tous les soirs, les cafards viennent assister au spectacle depuis leur isoloir. Les yeux bandés, le sexe mou, et l’œil hagard des sceptiques licencieux, ils acquiescent de la mâchoire. C’est encore gagné pour ce soir. Vingt-quatre heures de répit acquises et un repas de graillon pour tout paiement, temps de crise oblige. Parfois, je remonte à la surface, parfois, je me faufile entre le sifflement des balles du monde en guerre, et, grattant la terre de mes ongles noircis, je cherche avec une frénésie désespérée si un mot, une phrase n’aurait pas germé dans un coin de ruine. Une phrase désaffectée, un mot anodin, un vers atrophié, n’importe quoi qui puisse indiquer que l’ère des Silencieux se fane enfin, que la fin de règne des Mutiques approche, qu’un jour nous pourrons parler, sur la terre, debout face au soleil de plomb des guerriers enfin morts.
Alors, nous, les vipères, les cafards, et les mammifères, nous sortirons de nos tanières obscures, plissant les yeux devant l’aveuglement des humains à se taire, nous ramasserons quelques ordures, les éclats d’obus et de verre. Nous accumulerons doucement quelques planches de bois pour adoucir la chaleur, nous recoudrons, sur la plaie béante qui encadre nos dents, des lèvres tissées d’immortelles et de piment, nous passerons des habits pour abriter nos corps meurtris par l’absence des signes, nous enduirons les murs pour recouvrir tous les impacts, nous banderons à la face du monde nos muscles endoloris, souriant timidement, chuchotant par à-coups, respirant à nouveau. Nous enterrerons les cadavres morts la bouche ouverte. Nous déblayerons les établis des forgerons et rappellerons les cavaliers de la Cavale pour qu’ils s’installent avec nous. Nous planterons des arbres à mélasse, et il n’y aura plus besoin de faire d’histoire, plus besoin de rien ranger dans les placards. Plus besoin de se regarder dans le noir. Et tout voudra bien dire. Je me peloterai contre toi, le roi des cafards, et immobiles, nous préparerons en logophiles nos corps au plaisir. Le verbe haut, et la figure empourprée du désir, nous déclarerons les formules magiques des réchappés du massacre. Nous abolirons la guerre au nom de ce qu’il reste à dire. Nous hisserons les bannières de nos mille et une vies, retrouvées là, par hasard, en grattant dans la terre. Nous pourrons peut-être alors nous taire, nous lover dans un silence ami qui nous fournirait un terrain de jeu millénaire. Sur les fourrures argentées, face à la mer, nous dresserons, magnifiques, nos corps épuisés par le sexe et nous maillerons les océans de nos complicités à venir, avec ou sans parole, avec ou sans toi. Et nous n’aurons plus peur de vos silences, et nous n’aurons plus peur de l’indicible. Et il n’y aura plus jamais rien qui ne voudra rien dire. Seulement la signification du monde pour me prendre dans ses bras et me tuer de désir.