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La douleur de ton absence

La douleur de ton absence que je ne sais pas écrire m’apprend à broyer du noir sous la pluie. Cette pluie que tu aimes et dont je regarde les gouttes s’écraser sur la vitre, sous le moteur du climatiseur, en rêvant que tu n’es pas vraiment parti.

Étrangère aux peines de mon cœur, je découvre la saveur d’une douleur inconnue qui me tourne, me retourne et me ramène toujours à toi, désormais idéalisé dans un tableau figé que je peux compléter à l’envie, dans des mots qui te sont interdits et mes délires que je prends pour des réalités.

La douleur de ton absence, et la nouveauté de mes sensations, de nouveaux amas de ronces dans mon ventre qui viennent remplacer les vieilles, trop vieilles douleurs, que je remâchais faute de mieux. Une douleur toute neuve que je dois apprivoiser, que j’essaie de cartographier au cours de mes rêves éveillés, de mes voyages hallucinés. Une nouvelle compagne que j’ai d’abord détesté, et à laquelle je m’attache déjà. Une douleur que je protège au creux de mon sein, que je caresse du bout des doigts, à qui je glisse des mots poilus pour la nourrir.

Scoop à Hong Kong : ma nouvelle douleur ne connaît pas d’aigreur. Je la supporte silencieusement, lui obéit docilement et baisse la tête devant ses reproches parfois rudes, parfois cajoleurs. Dans ma poitrine, sous le feu de sa mitraille, se déroule un spectacle que je regarde étonnée, mes larmes séchées sur mes joues et les bras le long du corps. Debout, pour lui laisser plus de place, je ne cherche pas à l’écraser, non, plutôt à l’engraisser de toutes mes erreurs. Honteuse, coupable, déchirée, suppliante, parfois lucide, vaincue, je tisse des lettres de remords qui s’entassent sur mon bureau en me dévisageant de leurs yeux ronds de lettres mortes. Lettres d’amour, où s’insuffle une humanité inconnue, tirade désespérée de qui a tout perdu. Détresse peut-être vaine et l’espoir de l’inutilité de ma douleur. Douleur espérante, tu me manques.

J’en fais trop, oui, je sais, j’en fais toujours trop, mais c’est vrai.

Je voudrais la chaleur de ton corps, et ta voix, tes mots et te voir rire, toucher ta peau et marcher à côté de toi. Je pleure ton absence, trop tard, bien trop tard. Bientôt c’est moi qui serait partie, sans que tu me regrettes, moi et mes sursauts électriques, clôtures, périmètres de sécurité autour d’un esprit affolé, apeuré par le monde, et se protégeant de sa rudesse, perdant par la même occasion la beauté des choses, trop habituée à tenir à distance l’humanité qui m’approche.

Je t’attends, patiemment, tournant et retournant sept fois mes idées dans mon esprit écorché. Avec pour seule rampe de secours, l’espoir, qui est au fond de moi, de te voir revenir. Je t’attends, patiemment, pour te laisser le temps de ravaler mes méchancetés et mes humeurs massacrantes. Je t’attends, en nourrissant ma douleur, incapable de la tenir à l’écart, incapable de faire autre chose que de t’attendre. Comme on attend un train le soir d’un mois de juillet, dans cette attente pleine et entière où se joue la vie, je t’attends, j’apprends à t’attendre, sans autre espoir que celui de t’apercevoir. Effrayée de ta possible disparition, je tiens à l’écart mes démons, je tente de maitriser mes pensées hirsutes et sauvages de catastrophe pour la quiétude d’une attente minéralisée.

Amoureuse, je t’attends, pour ne jamais pouvoir te le dire, pour toujours le garder derrière mes dents, je t’attends pour ne pas pouvoir te le dire. Parce que j’ai fixé les règles du jeu, parce que je ne les respecte pas, parce que je suis prise à mon propre piège.

Amoureuse de toi que je garde à distance, retranchée dans mes terres oniriques veinées de discours politiques insensés. Amoureuse et souffrant mille tourments de ta mise à distance, de tes propres tranchés que j’ai creusé de mes mains.

Amoureuse, t’attendant, je découvre, enfin, si tard, beaucoup trop tard, que ça n’a aucune importance de gagner, de s’en tirer au mieux, de se protéger, de s’en sortir. Que dans la douleur et le ressentiment de t’avoir perdu, même pour quelques jours, je découvre une humanité qui ne m’avait jamais effleuré, et je n’ai plus rien à faire d’être cette fille blessée qui pleure un amour perdu.

Car enfin, par cette douleur je vis un amour que j’avais oublié. Un amour dont la beauté m’avait laissé tombé depuis longtemps, qui m’a rattrapé sans que je m’en rende compte. Un amour humain pour une personne à l’humanité débordante que je n’ai pas su fleurir. Un amour humain où je ne jouais plus toute seule. Une rencontre superbe que je n’ai pas pris au sérieux, faute de toujours m’échapper.

Par cette douleur, je suis face au mur et je ne peux que sentir à quel point la vie est là, autour de moi, en moi, pour de vrai, sans attendre le lever de rideau, sans attendre la suite. Ici et maintenant, la vie m’a rattrapé. Et pour cela, je te serai toujours reconnaissante, pour m’avoir montrer que la beauté du monde est devant moi, sous mes yeux alors que je cherche toujours dans le bleu du ciel le cirque dans lequel m’échapper. Qu’est-ce donc qui m’a ainsi fermé les yeux ? Quelle dureté m’a clos les paupières si longtemps, m’a empêcher de vivre et de te rencontrer avant ? Quel traquenard a embourbé ma vie de si longues années ? Quelle boule de neige a accrochée toutes les vicissitudes qui passaient à ma portée pour faire de moi un être dur et hors du monde ? Peu importe l’origine, aujourd’hui je veux seulement vivre à nouveau, dans la douleur et la jouissance, sans plus jamais m’enfermer en moi-même comme c’est déjà le cas depuis trop longtemps.

Alors pour toutes ces raisons, je vais t’attendre, je vais t’attendre pour tout le temps qu’il me reste, peut-être pour toute la vie, je vais t’attendre jusqu’à en crever, pour me rappeler que je suis vivante et que la vie est là, autour de moi, en moi et que je ne peux pas l’ignorer plus longtemps. Je vais t’attendre sans colère dans mon cœur pour durcir ma carcasse, je vais t’attendre avec bienveillance, quelques soient les choix que tu fasses, parce que, t’attendant, je renais au monde. Je vais t’attendre car malgré les blessures que tu m’infliges, il n’y a pas de colère en toi qui soit là pour me détruire, ni pour détruire qui que ce soit. Je vais t’attendre car en t’attendant, je suis moi-même, ressentante et vibrante au vent des passions humaines. Et même si je dois t’attendre comme une bête blessée, dans cette animalité je trouve mon humanité, que j’avais laissé trainer sur un coin de paillasse, comme si je pouvais la regarder dans les yeux des autres.

Quel est le point de rupture, le moment où tout s’est enrayé, où les passions qui me secouaient étaient trop fortes pour que ma frêle machinerie ne les supporte plus et échafaude des stratagèmes de bois et de terre qui pourrait l’en protéger ?

Pour me les avoir révélées, je te suis reconnaissante de me faire endurer cette douleur sans colère, cette douleur calme et douce qui détend mes épaules, les nerfs de ma nuque, pique un peu mon nez et me propulse à nouveau dans l’univers vivant et chaud, moi, le pantin glacé dont la raideur des actes n’avait pour mesure que la cadence mécanique des piétinements sur le pallier du monde.

Je me love dans ma douleur épaisse et chaude, y cherche et trouve de nouvelles marques, et, les yeux grands ouverts, parlant de ma deuxième vie, je dirai que c’est là que tout a commencé.

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