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Le matin

Le matin, je me réveillai dans des suffocations étuvées, embrumées dans les vapeurs du radiateur électrique que mes cauchemars chinois avaient transformées en touffeurs tropicales. Courbaturée par mes luttes nocturnes, raidie, apoplexiée devant l’immensité de ma liberté à venir, presque toujours, je refermais les yeux pour retrouver les formes oscillantes et familières des feuilles de bananiers découpées comme des oreilles de chats bagarreurs. Je voyais défiler l’océan de la foule, les collines velues, la violence des bâtiments, mon sentiment de perte totale, les cantines alignées dans ce qui constituerai bientôt les sous-sols de la ville, la laverie, les baraques maraîchères, l’impossible de cette société hermétique, les échoppes de fritures, l’immensité des centres commerciaux, le ferry, la verticalité délirante et fiévreuse, les villages des Nouveaux Territoires. Les odeurs de thé au riz ou au jasmin, la moussons et ses averses subites, les charriots des vieilles femmes aux voyelles trainantes et la sensation de mon corps dans la mer de Chine, l’argent pour l’autre monde, et tout mon oubli.

Attaquée par la violente lueur du lampadaire qui cernait ma fenêtre à l’aube, je refermai les yeux pour retrouver intacte l’intensité de Hong Kong, si duelle et partiale. Je fermais les yeux et je ne savais plus qui de la peur ou de la fascination l’emportait. Je fermais les yeux et me revoyait les yeux grands ouverts, sur la planche qui me servait de matelas, un livre de Miller à la main, la tête tournée vers la fenêtre du petit appartement au 7° étage de la rue Tam Kung, incapable de penser la stupéfaction qui me frappait.

J’ouvrais les yeux sans très bien savoir si les grands pins maigres qui ployaient sous un vent polaire rejoindraient plus tard les bananiers. J’ouvrais les yeux et regardai la lumière grise en essayant de distinguer d’éventuels flocons de neige.

Alors, je remuais mon corps énervé pour apercevoir, quand le brouillard le permet, les étendues blanches – les voitures – les maisons de retraites – les écureuils noirs –

Toute empêtrée dans l’énumération où trop, beaucoup trop de choses se mélangeaient, je regardais avec distance cette société nouvelle pour laquelle je n’éprouvais pas grand chose. Que je ne saisissais pas bien, si proche et si lointaine à la fois, si égale à elle-même. Comment avec un nom si splendide Ottawa pouvait-elle se montrer si médiocre ? Dépassionnée. Froide.

Le chaos des rues me manque.

L’ennui n’est pas douloureux. Rien ne m’effraie. Tout se comprend.

Alors, la journée, dans la chaleur étudiée des intérieurs ergonomiques, je rêve à de nouveaux endroits dont la beauté me frapperait au ventre. Des endroits ardus, renâclant, aux gens difficiles et exigeants, des endroits denses, emplis de folie, où l’on ne distingue pas très bien.

Une carte du monde à inventer/

Une topographie à écrire/

Et l’orientation de mon corps à revoir.

Il y a beaucoup, beaucoup de terre vierge dans mon esprit. Friches et terres vierges, faisant de ma géographie une page presque blanche au milieu du livre de mon histoire.

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