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Dans les bars

La panade t’aspire par les pieds. Tu gesticules, mais tes mouvements désordonnés ne font que précipiter ton enlisement. Quelle tristesse !
On construit des palaces et toi, tu restes dans les poubelles éventrées, guettant la venue de la Camarde qui doit faucher tant de connards et qui est toujours en retard.
Tu en pinces un peu pour ce type que tu n’as vu que quelques fois mais que tu ne connais même pas. Un regard doux et assuré te ferait presque croire que tout va bien, que tout peut aller bien.
Mais putain ! Qu’est-ce que tu crois ?!
La boue t’arrive déjà aux genoux et continue à monter. Les racines de l’absurde enchaînent déjà tes chevilles à les faire saigner. Mais qu’est-ce que tu crois ?!
Le nez contre le mur. Les yeux gonflés par le pus, la bouche craquelée et le sang qui te bat les tempes dans une cadence infernale.
Le fouet de la galère a encore claqué à tes oreilles pour te faire t’aplatir dans le merdier de la misère.
Tu t’échappes, tes mains serrant ton crâne à le faire exploser.
Tu t’échappes dans des rires et des pleurs sans queue ni tête.
Mais le malaise gluant qui est sous ta peau ne peut pas disparaître. Il s’injecte dans ton corps, dans tes muscles poreux tous les matins où tu ouvres les yeux. Et nourris ton aigreur.
Cesse de geindre. Tu sais bien que c’est parce que tout va mal que nous crions.
Nous hurlons à la lune, aux étoiles, pour la constellation des bâtards.
On construit des palaces aux pieds desquels nous gravons de minuscules lettres qui nous rappellent au monde.
Qui brisent les cailloux de l’oubli.
Typographie de l’indicible.
Nous fabriquons de la mémoire. Dans des mines si profondes que l’on n’ose pas y faire de bruit. Nous chuchotons pour marquer de nos piétinements les entrailles de l’inaudible.
Et ces si petites couches de bruit transparent s’infiltrent dans les fondations du monde triomphant qui nous écrase.
Nous sommes les perdants, magnifiques et en haillons. Debout, les épaules dégagées, souriant aux étoiles.
Le piano nous donne le ton de la danse et résonne dans nos blessures.
Les tables voltigent et le ton monte. Chantez ! Chantez !
La nuit nous appartient. C’est toujours comme ça.
Au petit matin, nous rentrerons penauds nous terrer dans nos quartiers. En regrettant un peu, pour le plaisir, que c’est déjà la fin.
Et puis quand reviendra la nuit (mon plus beau manteau), un sourire édenté annoncera le début de la ripaille. Et toute la Canaille de l’Histoire peut enfin ressurgir.
Dans des rades ternes, presque mal éclairés (de la lumière jaune), sur des comptoirs martelés.
Les grands miroirs ornés déforment nos mouvements maladroits. Le bois et le fer s’entrechoquent dans des bruits sourds et les verres se brisent avec éclats.
Les pales du ventilateur pendu au plafond tournent trop lentement pour faire de l’air. Il fait une chaleur suffocante.
Une musique brouillée sort d’une paire d’enceintes déglinguées. Une femme plus que mure et déjà pleine fredonne un air approximatif pour accompagner le brouhaha.
Le niveau sonore est beaucoup trop fort pour distinguer quoique ce soit.
Le mouvement est diffus. Et de grands gestes brusques saccadent le déroulement des choses.
La cour des miracles est au grand complet pour vous faire son dernier numéro. Le mauvais alcool et le tabac trop épais mélangent leurs odeurs et leurs ivresses. Les traces de rouge à lèvres foncé marquent les verres et les mégots, comme une entaille. Le sol est jonché de choses diverses et éparses. Inutiles.
Les peaux un peu flasques, recouvertes de talc pour tromper la vie qui passe trop vite, se rencontrent et accrochent un peu dans des bruits mous.
Les oiseaux dehors ricanent et piaillent et font partie de la fête.
De vieilles putains dégorgées, enrobées dans leur châle sans couleur, font les yeux doux à leur verre qui les écoute.
Des filles aux jupes trop courtes prennent des airs méchants.
Des gars complètement schlass s’accrochent aux chaises en sifflant.
Un chapeau tombe par terre.
Le monde de la nuit est ivre. S’est saoulé pour pas cher.
Un peu d’amour de comptoir pour ceux qui ont l’alcool triste. Des baisers qui disent que rien n’est gratuit, même si on a l’audace. Le désespoir à portée de main. Pour pas un rond. Profitez-en.
L’Histoire de la Déconvenance étale ses chapitres au premier rang.
On s’aime éperdument mais je ne te connais pas. Mes convictions ne regardent que moi. Allez, repaye-moi un verre et tais-toi. Je n’ai plus envie de parler. Allons danser.

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