Je t’écris pour te donner des nouvelles. Ici le soleil n’a toujours pas changé de place. Les maîtres et les esclaves non plus.
Nous sommes encore extérieurs à tout ce cirque. Mais qui saurait dire pour encore combien de temps ?
Moi, comme d’habitude, je me débats avec des idées qui m’échappent, que je trouve trop abstraites ou trop terre à terre.
Le soulèvement de septembre dernier n’a rien donné. Tu en as peut-être entendu parler par la radio. Beaucoup de gens ont été jugés. Tu sais ce qu’il en est dans ces cas-là… Je ne rencontre personne avec qui parler de ces évènements. Ça me fait du bien de t’écrire, aussi pour ça. Tu es loin et ça me donne un peu d’air frais. Je ne rencontre personne avec qui discuter. Mes idées se cognent dans ma tête. Les gens considèrent déjà avoir tout perdu. Il est hors de question que je me range à cet avis. Tu t’en doutes.
Dis-moi, comment cela se passe-t-il du côté de chez toi ? Les villes n’ont toujours pas été reconstruites ? Et les chemins de fer ? Est-ce que vous parvenez à trouver de l’eau ?
Et toi ? Tu ne deviens pas fous ? Tu trouves encore des gens à qui parler ? J’espère que vous êtes encore assez nombreux. Mais je t’assomme de questions…
La dernière fois que je suis venue, la poussière avait tout recouvert, les rues et les immeubles et votre liberté.
On pourrait se retrouver un jour à la croisée des chemins, tu sais, sous le mûrier. Et passer un peu de temps à regarder les renards traverser le gué. S’il y a encore des renards. Et si le gué est toujours là.
Peut-être même qu’on arriverait à parler. On sait pas.
Mais je m’arrête là pour cette lettre. J’espère que tu la recevras d’ici quelques mois. Si rien n’a bougé d’ici là.
Écris-moi.
J’attends de tes nouvelles, impatiemment.
Je t’embrasse.