Lève les yeux. En haut des murs, regarde, il y là toute l’immensité pour suffire à ta pensée.
Dans l’infini du ciel et dans le calme des volets ouverts sur le monde. Chaque fenêtre qui te regarde miroite au soleil pour te saluer.
Lève les yeux. Regarde en l’air.
Les rues s’envolent.
Les avenues s’étiolent.
Tout part en poussière et se dilue.
Dans les feuilles des arbres, où se trouve désormais ta conscience, se cristallise l’immobilité.
La crasse du bout de tes doigts brille un peu. Et tu clignes de la tête. Remontes un peu tes épaules.
Petits gestes mécaniques et rapides qui trahissent ta conscience aveugle en la bonne marche des choses.
Tu bouscules par le mouvement gracieux de tes doigts de si petites choses. Comme si tu faisais rouler des grains de poussière sous ta peau.
Comme quand tu mordilles un peu de sable resté coincé dans tes dents.
Ou quand tu frottes deux de tes empreintes digitales l’une contre l’autre, tu sais, ce léger crissement.
De la poussière brillante, miettes de verre qui se coince dans le coin de tes yeux et te fait saigner, sous les paupières.
Passe ta langue sur tes lèvres gercées et sèches. Tu sens ce léger, léger goût de sang séché et chaud ?
Les yeux brillants de fièvre, colle tes doigts sur ce tronc rempli de sève qui suinte et t’accroche.
Ça fait des petits bruits de crcht crcht crcht quand tu te décolles. Tu entends ?
Les pieds enfoncés dans le goudron fondant, les doigts dans la prise, la main au paquet et la tête en l’air. Le regard dans la lune et les grands immeubles stoïques pour t’encourager. Fonce !
Je vais t’aider.
Regarde, nous n’avons qu’à aller dans cette ruelle, là-bas.
On zigzague pour éviter les chats qui somnolent ou bien se cambrent.
Ils s’étirent au soleil en montrant leurs crocs.
Le pelage si luisant.
Ils glissent entre les roues des voitures et se pavanent autour de nos jambes.
Un peu efflanqués, un peu roublards, tout en mouvement.
Le soleil finissant coule sur l’ombre ébouriffée de mes cheveux en pleine bataille. Je m’ébroue et les gouttes qui perlaient de mes mèches vont rejoindre les étoiles en saluant la compagnie.
Un homme au chapeau haut traverse une arrière-cour qui ne se cache plus derrière un mur, depuis longtemps abattu.
Ses yeux maquillés appellent un chat ou deux pour leur donner des nouvelles de sous la terre. Entendu, ils le diront aux autres. Et puis ils reprennent leur sieste, sans mauvaise conscience. Repus d’une journée sans tremblements, d’une journée assurée de l’abondance du soleil.
Mais toi, ta conscience est toujours dans les feuilles des arbres, tu te souviens ? Là-bas, sur le boulevard.
Tu as pris un peu de beauté pour mettre au fond de tes poches. Et ça fait un petit bruit métallique quand tu marches.
L’Histoire, assise sur un pas-de-porte, nous regarde passer. Elle tend la main pour un peu de monnaie.
Drapée dans un tissu mou et sans formes sur lequel elle essaye de coudre un peu de dignité avec son fil, le fil de l’Histoire.
Un fil tressé dans les cordages des navires qui ont fait naufrages durant tous ces siècles. Un fil où s’enroule la plainte des mourants, des morts qui n’ont jamais eu de vie.
Des cadavres d’enfants à peine nés, les bras tendus vers leurs mères en pleurs, les joues creusées par le deuil.
Des amoncellements de cadavres d’enfants qui n’ont jamais vécu.
Voilà le motif de l’habit de l’Histoire. Un tapin qui ne s’appartient pas. C’est toujours l’histoire de.
Dans l’odeur âcre de l’urine des chats, l’Histoire pleure et se lamente, nous cherche des yeux. Des yeux cernés. Elle titube, s’écroule, comme une vieille ivrogne, en essayant de s’appuyer sur son bâton biscornu.
Nos pas crissent sur le gravier. Et on se met à courir, parce qu’on a peur. Elle nous court après. Et je ne veux pas qu’elle nous rattrape, pour nous manger.
On court encore sous ce tunnel, envahi par les ronces.
Le soleil est tombé. Il a pris un mauvais coup et est resté immobilisé. Il ne se relèvera plus.
Le coup du tapin…
La nuit s’étale prend toute la place, désormais souveraine dans ce grand lit deux places.
Ce tunnel n’en finit plus et je ne peux plus courir.
Arrêtons-nous pour respirer.
L’Histoire n’est pas là.
J’ai froid. Des papiers tombent de mes poches, des papiers gribouillés, et vont se piquer aux épines des ronciers.
Le mur du tunnel, quand il n’est pas recouvert par le végétal conquérant, est humide et de briques grises. Rugueux.
Je veux m’appuyer contre lui, trouver le soutien minéral de l’immobile, mais il me glace et m’écorche le dos.
Je voudrais tellement retourner dans la rue des chats et partager leur luxure insolente. Avec eux visiter le monde dissimulé des dessous de voitures. Dormir contre un moteur encore chaud. Étalée (et non pas lovée, on dit toujours que les chats se lovent, mais c’est une erreur, flagrante aux yeux de qui prend le temps de les observer. Il s’agit d’une science, d’un art d’occuper la totalité de l’espace disponible. Par un jeu de regard, même, s’il le faut, si l’espace est beaucoup trop grand, comme une rue par exemple.).
Donc, étalée entre les pièces mécaniques, chromées, aux formes chimériques. Dans l’odeur enivrante de l’essence –essentiel !-, les yeux mi-clos et la fourrure bien chaude.
Avoir ma bande (oui, les chats vivent en bande) et rouler des mécaniques quand ce grand connard vient faire du tapage de ce côté-là.
Les chats sont une sorte de métaphore de l’éternel concept des blousons noirs.
Celui-là là-bas, qu’est-ce que tu en sais si quelque part il n’est pas en train de réparer sa mob imaginaire ?
Et le gros roux, qui grille clopes après clopes, le mégot coincé entre les dents avec l’air peinard d’attendre un rencard, jamais pris, mais sûr qu’il viendra.
Mate un peu la pin-up qui travers là-bas. Jolie minette, non ?
Un brin vulgaire, d’accord. C’est le maquillage un peu chargé qui fait cette impression. Oui, et ses bas nylon qui sont maillés. Mais elle est plutôt canon, et elle a l’air de le savoir.
Elle se déhanche avec l’air de celle qui sait que mais sans allumer personne. Et à mon avis, t’as pas intérêt à la brancher. Je suis sure qu’elle se laisse pas faire. Elle a le regard qui dit ça.
Et le petit sec efflanqué, il a l’air vachement jeune. Assez speed et plutôt flippé. Mais il a du charme.
On entend une guitare. Ça doit être celui qui est allé parler au bonhomme en chapeau tout à l’heure.
Une gifle me ramène à la réalité et rend aux chats la leur.
La ville qui s’était arrêtée recommence sa vie multiple.
La ruelle a disparu et les boulevards sont bruyants, sans poésie.
On y respire à peine. Les gens y courent. Les lampadaires qui grésillent achèvent de renforcer la laideur générale.
Dans les bistrots, des gens qui n’ont jamais rien eu à se dire se parlent, comme tous les soirs.
Ils ne se sont même pas rendu compte que le soleil n’avait pas reparu.
Des garçons-radiateurs réchauffent mon lit sans autre fonction.
Des filles-mécaniques me racontent leur journée, semblable à la précédente, sans conviction.
Je m’ennuie.
Allez, prends ta veste, on va faire un tour. Avant de s’asphyxier.
On va chercher la beauté du monde, dans les recoins de la poésie, dans les bas-fonds de nos rêves.
Sur le toit des immeubles clairs qui nous offrent le ciel à contempler.
Derrière les arbres (tiens, récupère ta conscience, on y est).
Sur le bout des pattes un peu graisseuses des chats. Dans mon ennui.
On va chercher l’aventure de la jeunesse, dans le pli de tes yeux, dans la musique trop forte, dans les scrupules de ce que tu regrettes d’avoir fait la veille, mais qui te fait déjà tellement rire.
Regarde, ils nous attendent déjà.
Les chats voyous, arpentant leur territoire imaginaire, les yeux rivés à l’horizon.
Comme ces cavaliers des plateaux aux herbes hautes.
Chevauchant dans la steppe et, soudain, stoppant leurs montures altières pour guetter notre venue.
Leur galop fait résonner le monde de sous la terre. Ils appellent les créatures aveugles de ce continent pour venir nous accueillir.
Ils font trembler les fondations des mondes anciens pour que se libèrent les parfums de notre joie.
Et que se forment des nuages, avec les vapeurs de notre jeunesse.
Notre solitude calme balaiera la foule des gens tristes dans une averse électrique.
Le tonnerre nous donnera le rythme de notre musique effrénée.
L’essence de la frayeur fera marcher toutes les ampoules de la ville.
Ne t’inquiète pas. Personne n’aura peur. Je pédalerai sur les machines infernales de la Stupeur et du Chaos pour éclairer d’une lumière magnifique les visages de la jeunesse.
Les cavaliers sillonneront la ville en hurlant pour annoncer la pleine lune.
Leurs figures peintes avec éclat renverront comme autant de miroir le sourire des gens debout.
Et mon cheval me murmurera des histoires incroyables, des histoires de gens qui travaillent et qui s’enferment.
Et on rira à la santé de tous ces fous qui fabriquerons la prochaine société.