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La Défaite au tribunal de La Menace

Je crache des choses incroyables aux couleurs indescriptibles. Je crache dans des bruits de raclements à vous donner la nausée, des sons miasmiques où l’on entend le liquide épais rouler contre les parois irritées de mes muqueuses. Ma voix renâcle à sortir de ma gorge gonflée de pue, et quand elle y parvient, c’est dans des basses désagréables et sourdes entrecoupées de souffles rauques et sifflants qui tentent de faire pénétrer un peu de cet air vicié dans mes poumons vitriolés. Mon champ de vision est rétréci et je me tient prostrée, les muscles tendus au bord de la cassure. Ma maison est dévastée par la fièvre de l’année dernière, le sol jonchée d’ordures et de bactéries qui courent si vite qu’on ne peut les écraser d’un coup de torchon brûlé. Une faune maléfique a prospéré, encouragée par les incantations mystiques de ma voisine évangéliste, qui invoque du matin au soir les esprits et l’ineptie, qui finissent fatalement par arriver.

Au fond de mon ventre, des torsions sanguinolentes me torturent et la lumière du jour me fait grimacer. Je me traîne à la lisière de mondes virtuels dans l’espoir de sentir disparaître ces douleurs trop réelles, mais rien n’y fait, je suis prisonnière des signaux qu’envoient mes nerfs, avec méchanceté. Bien que je ne puisse pas les voir, je sens bien les mille piques de fers qui viennent aiguillonner mes flancs sans répits, œuvre d’un démon médiéval qu’on croyait disparu. Il envoie ses hordes de diables esclaves pour me faire capituler. Les plantes et la poésie ne suffisent pas à les repousser, je dois les affronter, dans ma chair défendante. Le souffre qui s’insinue dans mes narines m’empêche d’alimenter correctement mon cerveau en oxygène, de garder ensemble mes pensées qui s’éloignent à vue d’œil des rivages de la raison. Perdues dans des flots écumants et boueux, salés, mes esprits se confondent et perdent la ligne de flottaison, découvrant apeurés les univers sous-marins du délire. Le silence et les mouvements ralentis, les poissons préhistoriques se pressent autour de ma vie, s’y agglutinent sans que je puisse m’en débarrasser. Ils me regardent avec des yeux globuleux, inquiétants et frottent leurs écailles brulantes sur mes coudes, sur mes joues. La surface est trop loin pour songer à remonter, il faut que je trouve un moyen de vivre ici. Et, la bouche grande ouverte, j’accepte, battue, drapée dans la défaite, de respirer ces flots qui remplissent ma tête de leurs bizarreries. Lorsqu’arrive un vieillard, devant lequel on déroule un tapis de trompettes à sa gloire. Il tient une fourche d’argent entre ses dents grises qui s’entrechoquent, parce qu’elles sont trop grandes. Il est vêtu à la façon des rois et des reines de l’ancien temps, portant des fourrures maritimes colorées, de la soie et des écailles dorées. Sa perruque est en train de tomber. Il me fonce dessus, les yeux injectés de sang et d’essence, les mains fripées et la bouche tordues dans une grimace de haine.

Ses poissons-larbins finissent par l’annoncer. Voilà La Menace. Révérence. Je n’ai toujours pas bougé, ni essayé de respirer de peur de faire apparaître de nouveaux personnages subaquatiques orgueilleux.

Comme il se met à parler, des bouillonnements sortent de sa bouche, pendant que des furies emmaillotées peignent sa barbe.

Il souhaite me condamner à des enfers fabuleux et me sursoir d’un délire de pénibilité. Un mérou grimé en avocat arrive retardataire pour plaider l’involontariat de mes souffrances et maladies, sans conviction.

Sans attendre la fin de ses phrases décousues, on me passe des fers aux pieds et on me traine au sol vers des cachots moussus et immergés.

Me voilà attendant mon transfert vers des océans d’inquiétude, moi La Défaite, condamnée en ce jour par La Menace, moi qui avait toujours secrètement formulé l’espoir insensé de vivre la tête hors de l’eau.

Posted in Animaux, Les passions imaginaires.