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Comment j’ai failli mourir à Sai Kung

Samedi soir, j’étais à une fête d’anniversaire : champagne, caviar et tutti quanti. Du coup, hier un peu la gueule de bois. Pour me remettre, je pars faire une ballade à Sai Kung, dans les Nouveaux Territoires, qui est un grand espace naturel à l’Est de Hong Kong. J’avais un bouquin de plans de rando, et je repère une ballade facile de 10 bornes (annoncée faisable en 3h). C’est la première section d’un trail qui traverse le territoire.

Comme je décolle vers 11h30, et qu’il faut pas mal de temps pour se rendre là-bas, j’arrive vers 14h30. Et je marche, je marche, je marche sans faire de pause. C’est une route qui fait le tour d’une sorte de grand lac. Il y a plein de monde (on est dimanche après-midi), je marche d’un bon pas. Il fait un temps splendide. Arrivé au bout de la section, rien de rien, pas même un taxi ni un minibus… du coup, je me demande d’où arrive tous les gens que je croisais, mais bon. Je consulte le guide et je lis « ah oui, la fin de la section est un peu bizarre, il n’y a rien, il faut soit revenir sur vos pas, soit continuer jusqu’au village de Chui Tung Au, ce que font la plupart des gens ». Je regarde la carte, le fameux village est à environ 3km. Il est 17h15. La nuit tombe vers 18h30. Ça passe. And so I did.

Cette section n’a rien à voir : c’est un petit sentier très sauvage, qui part au milieu des montagnes. J’avance d’un bon pas pour pas perdre de temps. C’est des escaliers taillés à même la pierre qui n’en finissent plus de monter. Puis, au bout d’un moment, arrivée en haut d’un mont, je vois s’étaler en contrebas une merveilleuse plage de sable blanc qui borde une eau turquoise, l’océan Pacifique en écume. C’est magnifique. Il faut alors descendre des milliers de marches qui mènent jusqu’à la plage.

Les deux jeunes chinoises qui marchaient devant moi et dont la présence me rassurait s’arrêtent là prendre des photos. Moi, je me dis qu’il vaut mieux pas trainer, que la nuit va quand même venir vite. Alors, je continue le chemin. Ça remonte. Des escaliers de pierre ardus, qui montent raide comme la justice en direction des terres, sans s’arrêter. Comme la lumière commence un peu à baisser, j’accélère le pas. Un panneau : Sai Wan : 1h15. C’est le village juste après celui où je dois aller. Bon, c’est tendu, mais ça va le faire. Je trace. Je suis à bout de souffle, j’ai monté 2000 marches en courant, il fait de moins en moins jour, je commence vraiment à flipper de me faire piéger par la nuit. J’arrive à Sai Wan Chan, un col à 350m, où se tient un panneau : Sai Wan, 1h15. Merde… Il est 6h, j’ai donc marché trois quart d’heure, et j’en suis toujours au même point.

Je commence à réfléchir aux solutions : en fait pas grand chose. Si je retourne sur mes pas, j’en ai pour trois ou quatre heures. Si je continue, peut-être une heure, mais si la nuit tombe, ça va être difficile. Dans les broussailles, tout près de moi, j’entends les petites vaches noires sauvages brouter. Je continue. Il fait de plus en plus sombre. Tout est brumeux, il commence à faire froid. Je suis à bout de souffle, et mes pieds commencent à être hésitants, je glisse à plusieurs reprises sur les roches. Je me dis qu’il faut que je reste calme. Toute façon, maintenant, il fait presque nuit, et si je continue sur ce chemin, je vais bien finir par arriver quelque part… L’important, c’est de ne pas me casser quelque chose.

Je continue. Maintenant, il fait nuit noire. Je ne vois plus le relief, je suis obligée de ralentir le rythme. Je suis désespérément seule dans cet immense espace sauvage. Je surplombe toutes les vallées, aucune lumière à la ronde, et un silence terrifiant. Je sais que la nuit les serpents sortent, mais je ne peux rien faire pour ça. J’ai très peur. Je n’ai presque plus d’eau, et je commence à avoir faim. Je continue à marcher. Je monte et descend sans cesse le long des vallées et des collines. Je me dis que ce n’est pas si tard, mais ça fait 4 ou 5h que je marche sans faire de pause. Et puis qu’est-ce que je vais trouver en arrivant ?

Je continue à marcher. Parfois, j’aperçois au loin les petites lumières d’un village, dans une autre vallée, mais le chemin serpente et ne m’amène jamais dans leur direction. Un troisième panneau indique encore la même distance : Sai Wan, 1h15. Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que je tourne en rond ? Est-ce que je vais finir par arriver à Sai Wan ? Combien de temps est-ce que je vais devoir marcher ? La section complète fait 13km. Je n’aurais jamais la force de les faire. Et si je m’effondre ? Comment va se passer la nuit ? Il n’y a même pas un peu de place pour se rouler en boule sur le côté du sentier. Mais je préfère ne pas m’arrêter pour reprendre mon souffle. Je tente de respirer mieux, et de garder le rythme tant bien que mal. Je suis vraiment loin de tout. A nouveau : nuit noire. Je marche ce qui me semble des heures dans ce silence et cette obscurité.

Tout à coup : je vois une lumière sur le chemin. Je pense à un lampadaire, et je me dis que je vais arriver sur une route. En fait, c’est un couple d’anglais qui fait de la randonnée nocturne. Je leur demande si le village est loin. L’homme répond que je ferai mieux de retourner sur mes pas. Je suis atterrée par la nouvelle. La femme le voit et me dit : non, continue. Tu vas marcher 20 ou 25 minutes sur le sentier, puis tu trouveras une jonction. Prends à gauche sur le chemin en dur et marche encore 25 minutes. Je suis rassurée d’avoir rencontré des humains. Et puis deux fois 25 minutes, c’est plus grand chose. Je continue. Un peu plus tard, au détour d’un virage dans une partie particulièrement sombre du sentier, je tombe sur une ombre humaine. Pas de lumière. Le type est arrêté silencieusement au milieu du chemin, un peu voûté. Je salue par réflexe, il me parle en cantonais en allumant brièvement sa lampe. Je dis « sorry », il éteint et là il fait « ooooooooh » d’un air qui ne me plait pas du tout. Je file du plus vite que je peux en essayant de ne pas trébucher. Il continue à m’appeler, je l’entends remuer contre les broussailles, il siffle, il fait de drôle de petits sifflements qui stridulent et il crie. Juste un peu plus loin, un autre type qui tousse et crache en s’en décoller les poumons. Ils continuent à appeler. Du peu que j’en ai vu, ils ont vraiment des sales têtes. Là, j’ai vraiment peur. Je me dis que si ces types tentent quoi que ce soit, c’est vraiment la merde : j’ai pas de lampe, je sais pas qui appeler, je suis trop épuisée pour courir, de toute façon il fait trop noir, et ces types connaissent à coup sûr beaucoup mieux le chemin que moi. Et là, je me dis qu’il y a peut-être plein de types comme ça, dans les buissons sur le bord du sentier, et je me demande d’où ils sortent…

Je craque : j’appelle un copain pour faire entendre le son de ma voix et lui demande le numéro des secours à Hong Kong. Je tape le 999 sur mon téléphone que je garde bien serré dans ma main, bien que la faible lumière qu’il diffuse ne me soit pas d’une grande aide… Au bout d’un moment, je n’entends plus les satyres. J’espère que j’aurais suffisamment de batterie. La petite lumière du téléphone me rassure un peu.

Je continue d’avancer. 19h15. Je trouve trois personnes arrêtées sur le chemin. Finalement cette jungle est bien fréquentée… Ils sont en grande discussion. Je m’arrête à leur niveau et demande mon chemin. Eux aussi sont perdus. Il y a une femme qui ne parle que cantonais, un homme d’une soixantaine d’année qui parle les trois langues nécessaires, et un jeune homme de Chine continentale qui parle anglais et mandarin. Ils sont en train de se disputer sur la direction à prendre. Le vieil homme veut qu’on retourne sur nos pas. Le chinois et moi voulons continuer. Tout le monde à croiser le couple de randonneurs qu’on a rebaptisé « les étrangers », ce qui signifie sûrement qu’entre nous, nous ne le sommes pas, bien qu’à nous quatre nous n’ayons pas une langue commune. Ils ont des téléphones équipés, on téléphone aux secours pour qu’ils nous indiquent le chemin. Ça fait 2mn que je suis avec eux, c’est un peu le bordel, mais je suis extrêmement soulagée. Maintenant je ne suis plus seule. Les flics nous donnent des indications très précises. Au-dessus du mont juste en face, un hélicoptère balaie la jungle-montagne avec une torche. On ne sais pas si c’est pour nous.

On marche, on forme une petite équipe, on s’aide, on essaie de plaisanter, on s’éclaire le sol les uns les autres avec nos petits téléphones. La femme s’agrippe à mon bras et me suis pas à pas. Je la guide de mon mieux au milieu des pierres. On forme un petit radeau de la méduse en baskets. Je les aime terriblement à ce moment-là. Tout le monde est calme. J’ai l’impression d’être dans un film : maintenant que je suis avec eux, il ne peut plus rien m’arriver !

On arrive à la fameuse jonction, on continue. Parfois on entend des voix un peu lointaines en direction des fourrés. Seule, j’aurai été terrassée de peur.

À 20h, on arrive au fameux village, qui est en fait absolument rien : il y a un préau et un panneau, c’est tout. Pas de maison, rien. C’est une station de minibus, mais évidemment, à cette heure-ci, plus de minibus. On veut appeler un taxi, mais personne n’a le numéro. Là, va savoir pourquoi, on trouve 2 ou 3 surfeurs qui nous donnent le numéro, mais il n’y a pas de signal téléphonique, on cherche un endroit où ça capte, rien. Puis, comme par miracle, un taxi débarque à toute berzingue. Le vieil homme négocie dur avec lui, il veut nous faire payer un prix démentiel. Il dit qu’il a rdv ici dans 30minutes, c’est très bizarre. Finalement on monte. Entre deux virages où on se tombe les uns sur les autres sur les petites routes serpentines que le chauffeur prend comme un calut, je demande au chinois ce qu’il fait. Journaliste politique. Woh, quelle chance ! J’apprendrai plus tard qu’il travaille pour l’agence de presse gouvernementale chinoise.

Le taxi nous dépose à une station de bus. On réalise qu’on a marché 17km en tout. 1/2h plus tard, nous trouvons un bus qui nous amène à Sai Kung Pier. Le vieux hongkongais et sa femme nous quittent sur un « god bless you », on répond pas, et on reste comme deux cons, le chinois et moi. Alors, je lui dit qu’on va prendre un autre bus qui va nous amener à une station de métro. On parle politique, c’est hyper bizarre. Parfois il ne veut pas répondre à mes questions, il dit que c’est secret défense. Il prend beaucoup de temps pour dire chaque chose. Moi je fais semblant de légèreté et je joue l’occidentale, qui parle de sujet politique sans considération, mais je fais bien attention à ce que je dis. Toute la discussion est très ambiguë, chacun très peu sure de la position de l’autre. Il me dit qu’il aimerait lire le cantonais, pour savoir ce que disent les jeunes. « C’est important de savoir ce que les jeunes pensent ». Il marque une pause.  « Pour le gouvernement ». Je ne sais pas si sa pause signifie que c’est ce qu’il doit dire, tout en me faisant comprendre autre chose, ou si il explicite sa position. C’est très étrange comme moment. On arrive à Diamond Hill Station. Et chacun de nous doit partir dans une direction différente. Mais c’est trop étrange de se séparer comme ça. Après ce moment dans la nuit noire. Alors on échange nos coordonnées pour se revoir, comme si ça ne pouvait pas être autrement. Puis on grimpe chacun dans notre métro. J’ai encore bien une heure de métro. Je dodeline tout le long des trois lignes, où – miracle – je trouve toujours une place assise. Mes pieds me brûlent, je meure de faim. 23h. J’arrive à Central. Maintenant, il faut que je grimpe jusqu’à Soho. 20mn de marche en montée raide. C’est de trop. Je prends les mid-level escalators, des escalators géant qui traversent tout un quartier et qui m’amènent jusqu’au petit studio de Sheung Wan où je loge.Je m’endors épuisés, les pieds qui brûlent et les jambes qui tirent, mais qu’est-ce que je suis contente d’être en vie.

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