Le travail vissé au corps, comme un vice inaliénable, un établi prêt à recevoir le hachoir de la hiérarchie. Les mâchoires d’un crabe géant qui t’accules au purgatoire des conditions matérielles, qui t’écrase la nuque jusque dans ton sommeil.
Le travail comme un os à travers la trachée, un truc qui te fait te racler la gorge, qui te gêne pour marcher. Un pistolet braqué sur toi qui avale ton temps et dégringole sur ton corps jusqu’à lui donner la forme de la subordination et de la mort.
Le travail comme le temps qui t’échappe et la subordination qui te rentre au fond de la gorge, Une laryngotomie du quotidien pour te faire taire et lécher le parterre. Le jeu où tu perds toujours. L’entrave de tes mouvements, le poids mort qui te rend épave. Clouée sur le pavé, juste la bave pour t’exprimer.
Des bulles de cambouis qui clapotent au coin de tes lèvres. Tu rapportes des commissions, tu participes aux commissions, tu fais le rapport des commissions, tu es jugée par la commission, qui te cisaille les commissures. Et le patron-commissaire et toute sa commisération pour t’envoyer en enfer.
Le carcan autour du cou, les chaines qui te maintiennent au fond du trou, qui détraquent et matraquent toute capacité de raisonnement. Et le temps, qui t’échappe, qui t’écharpes et brise toute capacité critique. La muselière au nez, tu t’agaces sans blesser personne. Tu vitupères et on rigole.
Bon chien.
On te dresse, tu te dresses, ça change rien. Bon chien, bon à rien.
Juste les bulles de cambouis qui clapotent au coin de tes lèvres. Qui craquent des flop pendant que tu écopes la merde, que tu contrains ton corps, que tu te mords la langue jusqu’au sang. Subordonnée. Immobilisée, comme un chien qui viendrait de trouver un dentier.
Bon chien.
Tu tires ta peine en sachant que tu pourras pas t’en tirer. Tu traines ta carcasse dans les entrailles du travail. Tu traines ta contrainte, ta carcasse dans une étreinte et t’apprends à l’aimer comme la preuve que t’es vivante.
Bon chien.
Tes désirs aux chiottes, au fond du trou à merde. Désapprend à désirer, et lèche ta muselière. Apprend à apprécier qu’on te maintienne la tête baissée. Regarde par en-dessous du regard des bons chiens.
Chien qui a perdu son fusil, chien de la chienne de vie. Chien édenté cherchant son dentier. Chien brisé, ayant abandonné l’espoir de retrouver du chien.
Du bon chien.