Dans les poches de mes joues, je collectionne depuis un moment ces figures troubles, je me les mâche sous les dents, je leur ai pas encore trouvé de nom, ces figures du ni l’un ni l’autre, je me trimballe les nini dans les bajoues, et de temps en temps, quand je desserre les dents, j’en fais jouer une ou un sur le plat de ma langue, mais je dois bien avouer que j’ai pas beaucoup de succès. Ils ont pas trop de nom, du coup on les voit pas bien. Un peu les Martin Eden, un peu les He-Yin Zhen, un peu les en-dehors, un peu les punks. Ceux qui ont quitté leur classe pour vivre plus intensément, qui y sont arrivé sans arriver pour autant. Ceux qui sont parti sans parvenir ni revenir.
Parce que les transfuges, ce ne sont rien d’autres que des parvenus. On le dit une fois, ça suffit.
Celles qui sont parties sans revenir ni parvenir, les illisibles, celles du bardo, qui flottent un peu sous les tonnerres des borderlands. 49 jours en plein mois d’août, ça fait long. Ça fait comme cinquante-dix, ça fait comme quarante-treize, on peut plus compter, on s’évapore.
Moi aussi, je me roule en boule au creux des joues, quand je sais plus trop si je suis partie, ni où est-ce que j’arrive pas. Quand j’oscille entre le nini et le un peu des deux, dans des vertiges épistémologiques. Alors je cristallise en me balançant. J’éparpille le nulle part. Et j’enroule le tout dans une bave verbeuse, des cacahuètes d’oxymore, des effets de manche ternaires à pas cher.
Un temps, ça a été un fil qui m’a tirée, un lointain dont je distinguais pas bien la forme et qui me mettait en mouvement pour aller voir. Une altérité radicale, un monde à l’envers du mien qui me faisait tourner la tête dans tous les sens pour essayer de comprendre, un fil qui m’attirait. Un temps, ça m’a mise en mouvement. Partir c’est pas le plus difficile.
Puis quand j’ai bien tout distingué, quand ma tête avait suffisamment tourné pour s’encastrer dans ce monde, j’avais déjà les deux pieds dans la discipline. Alors ça a arrêté de tourner, ça a arrêté de tirer, ça a arrêté de bouger. C’était mon monde, mon marécage, la nature morte de ma nouvelle définition. Lisible. Et à force de forcer, je suis arrivée. Je suis arrivée, bien mal en point, bien amochée. Arriver, c’est bien plus compliqué. Mais y a pas de mérite à se rendre, il y a pas de mérite à être lisible pour les mondes mortifères de l’institution. Je suis devenue une page, qui s’écrit bon gré / mal gré, bon grain / ivraie, ma valeur d’auteure à la hauteur du nombres de caractères que je livre, une ventrée de signes, linguistique de points morts, universitaire pour le salaire.
Alors, sans jouissance, j’ai fini par venir ? Le long des tendons, l’agacement des orgasmes nerveux, le pharynx étroitement étriqué par l’amertume du souvenir (encore venir ?…), je l’ai en travers de la gorge. Mais ça passe pas, je rue dans mes brancards, je foire tous mes rencards, ça tient pas la route, ça tient à pas grand chose, d’ailleurs, que je me tivolise, le blanc de l’oeil inquiet. Mais ce qui me retient de l’effondrement, c’est le temps. On vend son âme pour tout le reste. La liberté du temps, c’est le seul coin qu’on a jamais lâché. Qu’on n’a concédé ni aux mondes de départ, ni aux mondes d’arrivée. Ne pas leur donner son temps. Ne pas les laisser le cadastrer.
La liberté du temps, c’est notre entredeux, l’espace propre, mon nid. Mon temps libre, que j’évide comme un poisson gluant jusqu’à la folie du néant, que je sature, que je découple jusqu’à l’épuisement de l’ubiquité de mes mille et une vies. Le temps libre pour rester insaisie.
Alors, après tous ces voyages, alors que souvent il ne reste plus que sur le palais le mauvais goût de l’alcool des lendemains, et un peu de sang entre les cuisses ou sur les mains, après avoir courbé l’échine pour laper les mains des laquais, après avoir ethnographiquement consigné – avec une curiosité on ne peut plus malsaine – les habitudes intimes de la grande bourgeoisie capiteuse, après m’être appliquée à décevoir tant mes amis que mes patrons dépités, après avoir fait carrière de mes excentricités pendant que les copains crevaient, après avoir marché sur les toits du monde et aimé entre deux avions, après avoir singé les intellectuelles et voués aux gémonies les nouvelles établies qui maniaient la truelle, après avoir évité le travail autant que je le pouvais, après m’être tuée à la tâche à en perdre toute attache, après avoir méprisé l’inconnaissance, en croyant que ça nous sauverait, après m’être amiotiquement lové dans la meute puis m’être esseulée à en crever, après avoir constatée que je n’étais néanmoins pas morte, il ne me reste plus qu’à dévenir, pour à mon tour devenir une de ces figures troubles, partie sans parvenir ni revenir, en toute illisibilité. L’illisibilité pour me laver de toute cette colère contre ces deux mondes, et pour esquisser des limbes d’espaces libres, entredeux. Pour se désidentifier, pour se sortir de cette colère de classe, de cette peur de la misère, de cette fascination morbide qui n’ont plus aucun sens, ni les unes ni les autres. S’affranchir du devoir des deux mondes, saboter pour le plaisir plutôt que par souvenir d’une rancune par procuration, s’arrimer à un monde, juste le temps d’une virée, dévenir. Ni mineur ni majeur. Pour cela, nous n’avons que notre propre temps, et la liberté que nous arrivons parfois à nous accorder pour en user, malgré la douleur de l’illisibilité.