Chère non-M,
À l’occasion d’un de ces événements où on s’agglutine en mastiquant du café et en se saluant de sourires et d’exclamations peu bruyantes. À l’occasion d’un de ces événements, je me suis aperçue que je résonnais. Je grésillais. Je faisais sens.
Alors, remplie de mes grésillements de sens, j’ai eu envie de t’écrire.
Il faut que je t’annonce mes dernières évolutions. Ça fait longtemps qu’on s’est pas vues. Tu serais peut-être surprise. Peut-être que je le serai aussi, d’ailleurs.
Te rappelles-tu de ces petites fissures autour de mon coude ? Il y avait aussi parfois de discrets craquements quand je tournais les yeux. En réalité, les premiers signes étaient arrivés un peu plus tôt. Parfois, surtout quand j’étais fatiguée, je remplaçais un S par un F, un A par un E. Ça ne s’entend pas trop. C’est juste une légère déformation, une ombre d’étrangeté. Puis, les petites fissures autour du coude. Ça gratte pas. Ça fait pas mal.
En très très fines pellicules, les petites fissures se sont laissées éventrer. Ça faisait un peu froid, tu sais ? Au début, je gardais les petits bouts dans mes poches. Je les reconstituais parfois, le soir, comme une carte. Une carte de quoi ? Une carte de l’avant.
Et puis, au détour d’un grésillement, je me suis ébrouée et toutes les petites écailles se sont éparpillées. Je ne les ai pas ramassées. J’ai pensé à toi. Je me suis dit que toi non plus, tu ne les aurais pas ramassées.
C’est là que j’ai décidé. J’ai décidé de retirer toutes les écailles. Il fallait faire des gestes très doux, pour ne pas réveiller les gardiens et les thaumaturges. Respirer lentement. Puis, sans a-coups, dans un geste souple et continu, commencer à me défaire de toute cette gangue. Me nettoyer, lentement.
J’ai commencé par attraper une poignée de sable, et je m’en suis frottée la langue. Ça m’a fait des frissons dans tout le corps. C’était bon. Puis, j’ai frotté le reste de mon corps. Le sable arrachait doucement les scories de leurs injonctions. Petit à petit, je me libérai de ce monde qui me collait à la peau. Je me lavais de ce monde. Je passai des heures, des jours à me défaire de cette crasse. J’en ai gardé un petit morceau dans une fiole pour te le montrer.
Ma nouvelle peau est très fine. On la voit à peine. On devine tous les nerfs et toutes les petites veines. Ma nouvelle langue s’entend à peine. Une inflexion, un rapide son. Ma nouvelle langue. Je ne sais pas encore laquelle. Ma langue lavée de sable. Frottée de pierre de lave. Ma langue-lave en feu.
Et dans cette chaleur, je retrouve l’épaisseur de ma vie plurivoque. Mes langues-laves qui émergent de ma mue. Une mue, qui me laisse avec cette peau fine et vulnérable, déchirable infiniment. Mais une peau libre – Une peau-langue. Polang.
C’est comme ça que j’appellerai le chat, tu sais ?
Vulnérable et libre.
J’ai beaucoup changé. J’espère que tu me reconnaitras.
La vieille peau ? Je l’ai roulée en boule, je l’ai noué avec un morceau de corde. Elle est aux archives. Quand elle aura séché, on pourra l’étendre et s’en servir de carte.
J’ai appris que les lézards exposaient les leur sous des arcades dorées. Tu voudrais qu’on essaie ?
Mais peut-être que toi, tu n’as pas besoin de muer ?
J’espère que je te reconnaitrais.
J’espère qu’on ira au petit café où on aimait bien aller le matin (quand moi j’étais pas bien réveillée). Tu sais, on pourrait essayer de parler nos nouvelles langues ? Même si on comprend pas bien, ça fait rien. Même si parfois on trébuche.
On pourra coller nos corps, quand on trébuche. On aura qu’à parler en même temps. On aura qu’à dire plusieurs choses à la fois. Tu veux bien ?
Je dois finir là. Mais je dois aussi te redire toute mon excitation pour ce nouveau monde. Cette nouvelle peau. Cette nouvelle langue. Je dois te redire à quelque point je respire d’avoir enfin enlevé cette peau de l’univoque. Je ne parlerai plus cette langue. Avec douceur, je l’annihilerai.
Tu me reconnaitras, ne t’inquiète pas.
Et si dans les infra-fréquences des langues à-venir tu deviens insensé, reviens-en à nos grésillements collectifs.
Je t’embrasse, et me réjouis de te voir bientôt.
Stein.