Chère H.,
Les trois dernières lettres que je t’ai adressées me sont revenues.
Dessus, un tampon à la hâte indiquant : « Destinataire absente ».
Tu as dû partir. Tu as sûrement eu besoin de t’absenter pour une raison nécessaire. Tu as quelque chose à faire qui te retient ailleurs.
J’ai gardé les lettres.
Mais je dois à nouveau t’écrire. Qui sait si je te parviendrai. Mais je dois te raconter ce que j’observe ici.
Tout d’abord, je ne m’en suis pas rendue compte, bien sûr. Mais un jour, ça m’a explosé au visage : il n’y a aucun enfant dans la ville. Aucun.
Parfois, de manière exceptionnelle, on en voit une grappe. Ils ont tous le même âge et le même t-shirt mauve pâle, ou la même casquette verte. Probablement une institution quelconque qui les aère. Mais hormis ces rares aperçus, rien. Aucun enfant. C’est une ville d’adulte.
Tu sais comme je goûte les mioches. J’ai donc d’abord ressenti une immense quiétude, un apaisement. J’étais enfin dans mon pays.
Quelques semaines plus tard, alors que j’étais en plein renouveau, que je finissais d’épousseter les dernières écailles vacillantes qui témoignaient de ma mue récente, je me hâtais d’arriver là où j’avais rendez-vous. Et comme je levai la tête, je me suis aperçue que le temps avait disparu. Comprends-moi bien : non seulement l’heure mais aussi le temps tout entier. Dans la rue, il n’y avait plus aucune horloge. Le temps n’était plus inscrit nulle part. Or, comme tu le sais mieux que personne, le temps n’a aucune autre existence que son inscription. Sans écriture, pas de temps.
Les horloges avaient disparues. Il n’y avait plus de temps partagé. La fin du temps public. Mais ne te leurre pas : il n’y avait plus non plus de temps privé.
Quelque soit le moment où j’arrivais, j’étais toujours chaleureusement reçue. Inversement, tous les rituels d’impatience s’étaient évaporés. Tout prenait ce que ça prenait. Il n’y avait plus de mesure.
Tu sais comme j’ai toujours souffert des contentions temporelles. Tu imagines seulement à peine l’énergie que me demandait la simple existence du temps. J’ai donc d’abord ressenti une immense quiétude, un apaisement. J’étais peut-être enfin dans mon pays.
Et puis, tu sais comme c’est. D’une chose l’autre, on y pense plus. Et c’est alors – je veux dire : alors que j’avais l’esprit libre – que je me suis rendue compte d’une nouvelle absence. Depuis un an que je suis ici – note bien ça : une année ! – tiens-toi bien : j’ai entendu personne baiser.
Pas le moindre soupir de jouissance, pas l’ombre d’un sommier qui grince, pas un rhabillage à la hâte, pas un regard vidé par l’orgasme. Rien.
Ils baisent pas, ils ont pas de gamin, ils ont pas l’heure.
Là, j’ai commencé à ressentir une certaine peur…
Et toi qui ne répond pas.
Qu’est-ce que je vais faire de toutes ces absences ? Les gamins, très bien. Le temps, une nouvelle expérience. Le sexe, quel désespoir ! Et toi ? Réponds-moi…
J’ai besoin que tu me dises ce qui disparaît autour de toi. J’ai besoin que toi, tu ne disparaisses pas. Tu seras là, n’est-ce pas ?
Les horloges et les gamins, écoute-moi, on fera sans. Mais le sexe, quand même…
Fais-moi signe quand tu reviens.
J’ai tant à te dire sur toutes ces absences.
Je t’embrasse,