Je rêve.
Je rêve beaucoup dans la lumière mouillée de l’automne méditerranéen, déroulant la carte de mes géographies imaginaires.
Je rêve et je divague, prenant mon temps pour remplumer mes aventures fabuleuses et mes amants oniriques.
Toujours à deux doigts d’attraper ce crayon et ce papier sur la table pour y tracer de nouvelles figures, prise entre l’épaisseur du récit et son impossible rencontre, impossible saisissement par une quelconque réalité éveillée.
Je rêve, de nuit ou en vrai, à des choses faciles et des paysages touffus, à des humeurs et des questions suspendues dans les jardins d’ozone.
Amoureuse, je projette sur mes réalités des tâches de peinture tenaces qui obstruent mon regard et accélèrent les journées.
Et lorsque je me souviens, je me souviens, les choses de la seconde vie avaient commencé dans cet ailleurs inaccessible désormais, ouvrant le champ des possibles toujours plus multiple.
Je me souviens d’avoir aimé de cette manière si nouvelle, de cet amour si nouveau que je ne le comprends pas et qu’il reste à inventer.
Je me souviens que tout a été histoire de postures hasardeuses et de souffle du vent, à Sheung Wan, dans la nuit d’un soir en haut de ces escaliers. Je me souviens avoir posé les yeux sur toi pour la première fois et avoir souri, distanciée, quand tu m’as parlé. M’être demandé qui tu étais.
Je me souviens avoir souffert les mille tourments quand je t’avais trop vite jugé et croyais t’avoir perdu.
Je me souviens aussi avoir appris, pris connaissance de ta liberté, fuite et magnificence simultanées, à mes dépens et que cela m’a peut-être rendue plus libre, mais aussi plus attachée à cet amour qui me dépasse. Toi, debout sur le roc, en bout de terre, extrémité d’un autre monde, embrassant l’univers de ton regard assuré, debout au milieu des océans déchainés, griffés par les embruns tempêtant que tu ignores avec sérénité. Me regardant en train de manœuvrer avec épuisement sur les rivières de l’occident.
Alors je voudrais te retrouver.
Je voudrais toucher ton corps et te regarder et sentir ton regard. Je voudrais jouer avec toi et me disputer. Te redécouvrir dans tes dix mille nouvelles figures, mouvant comme l’eau et parfois solide comme le roc.
Serai-ce assez de temps ? Trop longtemps ? Que va-t-il se passer ? Effrayée, je m’impatiente de te retrouver pour la dernière fois, d’hâter le moment dernier, sublime et douloureux, où l’idée de ne plus jamais te revoir me tueras probablement.
Effrayée, ne sachant plus quoi imaginer qui soit en accord avec les règles physiques distordues d’un univers devenu trop grand pour que je le comprenne.
Amoureuse, je tente de contenir dans mon ventre les vents hystériques de la passion aveugle et chaude, brulure séductrice au sein de mes entrailles, que je travaille et entretiens savamment à la lueur de ton souvenir et d’amants d’un soir pour qui j’ai tellement de reconnaissance, que je ne pourrais jamais le leur dire. Amants d’une nuit où se concentrent tendresse et chocs des corps, dans les sourires amusés du sexe.
Combien de fois ai-je failli leur parler dans les mots que de toi j’ai appris, cette langue de personne qui me permet d’accéder à toi et à ta complexité débordante, à ta folie exaltée.
Amants d’une nuit à l’aune de ma nouvelle vie. Le rôle est difficile et l’erreur tentatrice, la confusion presque là, mais délicats, beaucoup plus délicats que ce que je ne vous ai jamais accordé, vous m’entrainez dans des scènes légères à l’enjeu inexprimé, inefficace, irréalisé. Et parce qu’il n’y a plus aucun sens à extraire, alors la beauté de seconde zone est magnifiée et devient réelle beauté, dans vos sourires et dans les lettres que nous nous adressons.
Les amants de ma géographie imaginaire, tous bien réels participent à la pulsation des flux de ma vie. Muscles discrets et nécessaires, étalés sur la surface du vaste monde qui constitue la toile sur laquelle j’essaie de vivre, densément.
Et quand bien même ce sera à nouveau la saison arythmique du néant et de l’effacement, alors je penserai à vous et vous serai infiniment reconnaissante de vos sourires et de vos mots à moi adressés. Infiniment.
Écartelée sur la toile du monde, araignée prise à son propre piège, je divague sous votre regard bienveillant de Kuala Lumpur à Dhaka, de Hong Kong à l’Arizona et le milieu de la vieille Europe avec toutes ses frontières et ses montagnes.
Et je sens que malgré tout, derrière mes yeux s’accumule une fatigue du monde que j’avais oublié dans la stupeur de la vie nouvelle et dont j’essaie de m’enfuir. Qui m’empêchera de vous voir pour faire de nous de simples marionnettes du désir.
Amants d’une nuit, je vous aime d’une affection sans retour possible qui vient mailler la trame de mon amour complexe et réfractaire.
Aurai-je assez de force pour braver l’immensité des continents, quoi qu’il arrive ?
12/10/2012