Toujours en fantasmant le passé et en récitant chaque soir les légendes de l’âge d’or, je m’aperçois que je suis incapable de discerner quand tout a commencé, quand nous avons commencé à savoir que nous cheminions ensemble. Peu importe, peu importe. Rien n’a jamais vraiment commencé. Les compagnons de route le sont lorsque les trajectoires s’écartent, lorsque nous devenons des rivières s’écoulant par des chemins hasardeux qui nous entrainent loin les uns des autres, laissant toute fantaisie aux lits de ruisseau de se tracer une vie. Et dans nos égarements, alors que nous sinuons sur la terre asséchée, nous nous retrouvons parfois face à face, nez à nez et nous embrassons dans des retrouvailles dont nous ne connaissons pas le rituel. Nous coulons, toutes vannes ouvertes pour nous déverser dans les trois océans de l’humanité, dans les sept mers de l’humanité, tantôt pirate, tantôt piroguier, en regardant et les fourmis et les immenses constructions qui nous surplombent. Parfois, je coule de longs regards baignés d’envie envers les gens installés sur la rive, parfois, je désire moi aussi m’arrêter. Mais où que je m’arrête, le mal de terre me reprend et je dois continuer à m’écouler, sans conscience du temps qui passe, sans visibilité à l’horizon. Je m’écoule ci et là, toujours en proie au vertige, parfois malhabile, parfois débordante, parfois asséchée.
Mais les compagnons de route sont là, tout autour, inconnus pour la plupart, à connaître pour certains, et connus pour une poignée. Et j’arrête enfin de vouloir savoir qui je suis, je me résous à m’écouler, à vivre dans mon propre mouvement, quitte à me planter. Parce que les compagnons de route sont là. Comme la rivière qui ne se tarit pas, j’alterne remous et calme plat, faisant fi de la pluie et de la neige, faisant fi des marées. Aux rivières qui sont mes meilleures compagnes de route, je déclare la fin de l’ère minérale, je déclare enfin la paix au mouvement et à la mobilité. Dans l’espace et dans le temps, je reprends mon épaisseur, respire à nouveau, gronde et avale les coups dans l’eau sans mot dire. Dans le mouvement, enfin la sérénité.