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La construction anthropophage de l’individu moderne

On zonait toujours devant ce truc-là. Il y avait pas grand chose à y foutre, m’enfin, il devait il y avoir une épicerie pas loin ou quelque chose comme ça, je me rappelle pas bien. On s’asseyait sur le trottoir étroit le long de ce bâtiment aux couleurs beiges un peu dégueulasses.

Et une fois qu’on se marrait jaune sur ce qui s’y passait, à l’intérieur, un mec de passage nous a demandé plus précisément skecété. Un jeu, qu’on a tous répondu l’œil torve et les épaules sournoises. Genre un peu reality machin, tu vois.

Ah ouais ok. Mais faut faire quoi ?

Oh oh, doucement les basses, on va pas jouer l’agence tourisme. Mais il y en a toujours un pour raconter.

C’est, comment expliquer, c’est un jeu que euh tu rentres dedans, là à plusieurs et puis tu dois te tuer. Bon franchement au début c’était marrant, parce que c’était symbolique, tu vois. Tu te lattais un peu la gueule oh et puis bon voilà quoi. Mais maintenant c’est un peu plus chaud. Ils ont abandonné le symbolique, si tu vois ce que je veux dire. Et les moyens ne sont pas précisés.

Le mec, i savait pas trop dans quelle mesure on déconnait ou pas. Mais on déconnait pas.

Tu rentrais vraiment là-dedans, dans cet espèce de bâtiment semi-récent, allez, on va dire années 60, c’était sur plusieurs niveaux avec des couloirs à n’en plus finir qui dessinaient des créneaux, un peu comme dans les hosto, genre. Au milieu il y avait une sorte de cour intérieur bétonnée où la lumière ne rentrait pas et autour de laquelle les couloirs couraient en labyrinthe. Et tu rentrais vraiment là-dedans pour te camphrer avec d’autres mecs et c’était où toi ou eux. L’angoisse totale.

Ça donnait franchement pas envie, que tu sois seul ou mal accompagné.

Le mec, sans avoir tranché, se barre, pas rassuré. Et c’est là que N. nous sort comme ça, je vais y aller. On est tous très vaguement assommé par l’alcool alors ça réagit pas trop. C’est vrai qu’on en parle jamais vraiment de la bâtisse. Comme les prisons qui sont tellement dans la ville que les gens s’habituent à vivre devant avant de s’habituer à vivre dedans.

Moi j’y suis jamais allé, tout le monde a essayé au début, mais pas moi. Je vais y aller.

Oh jobard, quelqu’un lui crie. Maintenant c’est différent, tu le sais.

Il secoue un peu ses épaules vers le haut puis il y va. Qu’est-ce que tu veux faire, on va pas l’en empêcher.

On l’accompagne un bout. Tout le monde a l’air détaché mais tout le monde flippe, les mains un peu moites et la gorge approximativement noué.

On est trois quand on descend dans l’ascenseur qui nous amène direct dans la cour. Trois plus d’autres qui veulent jouer et une sorte d’animateur un peu trop chic pour la saison. Tout le monde se tait et se regarde par en dessous.

Déjà l’entrée était différente de ce qu’on connaissait quand on y avait joué comme ça un an ou deux auparavant.

La porte de l’ascenseur commence à peine à s’entrouvrir qu’avec le rai de lumière tombe une main qui glisse une sale grosse bouteille de verre épais pour l’écraser sur le crâne de N. qui vacille. Les objets blessants font du bruit en tombant des chairs vers le sol. Le costard nous attrape par la manche et nous jette dans une porte qui rejoint la sortie.

Allez, advienne que pourra.

Sonné il avance. D’abord au hasard puis vers une des portes qui rejoint les escaliers impairs.

Pour l’instant les autres types se battent entre eux. Peut-être que pour la première fois de sa vie il passe inaperçu.

Il est monté dans les étages, il avance essoufflé en essayant de réduire le bruit de ses poumons qui sifflent et de penser à bien soulever ses pieds du sol. Il croise à deux ou trois reprises des groupes de mecs qui s’entrechassent et se contentent de lui mettre quelque lattes dans le ventre, au passage. Il commence à vraiment se demander pourquoi il est entré et ce qu’il serait le plus stratégique de faire. Ses genoux abîmés ne lui permettent pas d’assaillir qui que ce soit ni vraiment de fuir. Il est quand même déjà pas mal fracassé et se traîne contre les murs crèmes sales en laissant des égratignures de sang sur la peinture. Il se fait laminer tout doucement, un peu plus à chaque fois. Il ne distingue plus si les bruits sourds des coups qu’il entend sont proches ou éloignés, s’ils proviennent de cet étage ou d’un étage supérieur. Sa vision se trouble un peu alors qu’il s’était enfin habitué à la semi-obscurité crasse et il ralentit. Il lui a semblé remarquer que les autres procédaient par étage. Qu’ils ratissaient un étage, n’y laissaient plus rien de vivant puis montaient au suivant. N., qui a abandonné toute idée d’offensive ou d’attaque quelconque, ne réfléchit plus qu’à la manière de se faire oublier.

Il lui semble bien que le deuxième étage a déjà été fouillé par toutes les bandes qu’il repère à leurs cris. Il emprunte un escalier un peu plus étroit que les autres où il n’a pas intérêt à croiser qui que ce soit. Et débouche sur un couloir, le même que les autres dizaines de couloirs du bâtiment. En se déplaçant le plus silencieusement qu’il peut, il rejoint une pièce minuscule, une sorte de buanderie désaffectée avec un sèche-linge orange ancien qui prend presque la moitié de la petite pièce. Il va s’asseoir au pied de la machine repousse légèrement la porte qui baille, attrape ses genoux avec ses bras et se met à se balancer. Il se balance et il commence à murmurer un air mélancolique à faire pleurer un mur. Il garde la bouche fermée et les dents serrées mais il sort de sa gorge une plainte en mélopée, au rythme de ses balancement. Ses ongles se sont enfoncés dans ses genoux et sa tête vient frapper contre. Sa litanie sourde commence à enfler. Il mugit de plus en plus fort. À tel point que la rumeur emplit tous les couloirs du deuxième étage. Il sait qu’il faudrait qu’il se taise pour n’attirer personne, mais au contraire, il va crescendo. Sa bouche s’est ouverte et il déverse sans mot toute sa haine et sa tristesse, sa peur et son angoisse. Maintenant il hurle, prostré au pied de la machine orange et cogne sa tête sur le hublot quand il remonte et ça fait des résonnements métalliques, déglingués. Les autres d’abord effrayés par le bruit de la souffrance finissent par le situer dans le bâtiment et se croisent affolés dans les couloirs en le cherchant. Ils ne savent pas exactement si c’est un animal qui s’est perdu et qui miaule en sentant la mort ou bien s’ils ont vraiment oublié quelqu’un dans les recoins de la construction. Rendus fous par la noirceur des grondements, ils tournent, rôdent doucement, assoiffés de victoire et de sang, ressemblant déjà plus à des bêtes alléchées par l’odeur de la chair, de la douleur et de la charogne.

La chasse…

Ils trouvent enfin la mort qui les appelle et se jettent comme des chiens sur le corps de N. qui hurlent encore. Ils crient de joie en oubliant leurs rivalités et en le rouant de coups, en le dépeçant. Ils sont beaucoup trop pour réussir à tous le frapper, mais assez pour avoir raison de sa carcasse. Les bruits qui sortent de la mêlée sont des bruits de festin, de ripailles, comme s’ils allaient dévorer sa chair étalée sur le sol. Une fois les chiens repus, ils reprennent leur allure d’hommes, de guerriers, recréent des bandes et se dispersent, réorganisent la guérilla. Le silence est revenu dans le bâtiment, les bruits feutrés et la méfiance, le calcul. Les instincts sont restés planants sur le corps de N..

Ils finissent de s’entretuer dans le calme de la guerre sans munition.

 

Nous sommes restés devant le bâtiment, à tourner en rond, les yeux baissés. Dans l’attente.

Le signal de la fin de la partie nous secoue et nous agresse. On se déplace lentement vers le mur de la sortie qui est sur le côté.

Sur ce mur, il y a une porte en fer gris et plus haut des sortes de casiers de métal peints en vert qui s’ouvrent automatiquement. Un grand numéro blanc au pochoir sur chacun. Et pour chaque numéro, un joueur. La porte est réservée pour le gagnant.

Les casiers s’ouvrent brutalement, tous à la fois. Et ils en coulent du sang et de la chair émiettée. Muscles et tissus mélangés. Corps en charpie dégueulés par le mur. Les corps broyés tombent mollement du haut des casiers et viennent s’écraser un peu plus sur le trottoir déjà gorgé du sang séché des parties précédentes. On vient fouiller là-dedans, on étale un peu, la gerbe au bord des lèvres et du boyau sur les doigts. Aux vêtements on finit par identifier N.

De loin j’aperçois C., la compagne de N., qui vient, l’air insouciante et même en joie. Je me dis qu’il faut que j’aille au-devant d’elle pour la prévenir, je commence à chercher des mots que je ne trouve pas. Elle rayonne. Elle ne sait pas que N. est rentré dans le bâtiment. Et je ne veux pas qu’elle voie en premier son corps. Je la rattrape alors qu’elle s’apprête à traverser le grand boulevard qui la sépare du groupe. Je l’attrape par le bras, j’essaye de sourire puis je me rends compte que ce n’est pas tellement de circonstance même pour ne pas l’effrayer. Je bafouille, je m’emmêle, trop nerveuse pour qu’elle ne comprenne pas. J’essaye d’attirer son attention ailleurs le temps de lui dire, mais je crois qu’elle a déjà compris. Pas ce qui s’est passé mais l’essentiel. Elle s’affaisse, tasse ses épaules. Il n’y a plus aucun rayon de quoi que ce soit dans son regard. Je la soutiens et on traverse doucement, sonnées. Comme dans un univers ouaté, sans bruit et ralenti. Je prends conscience une deuxième fois de ce qui vient de se passer. Les autres sont toujours massés autour du corps, silencieux.

I. qui s’était assise sur un rebord de fenêtre malaxe quelque chose dans ses doigts. Tout doucement. Elle broie quelque chose, avec attention. Elle se baisse pour chercher dans le caniveau un déchet qui lui servirait de récipient et quelque chose pour piller. Elle trouve ça. Elle fait glisser les fleurs de mimosa de sa main vers son pilon improvisé et elle les émiettent jusqu’à en faire une crème jaune vif. Tous ses gestes sont mesurés et calmes. Comme si elle réinventait un rituel de deuil ancien.

Elle prend du jaune sur le bout de ses doigts et l’étale en traits épais sur ses paupières, tout autour de ses yeux. Puis elle s’approche de C., puise dans son bol et reproduit le même masque funéraire, puis sur moi et tous ceux qui sont là. Tout se passe sans brusquerie.

Alors on aperçoit, d’un coup, des petits mouvements, des tressautements dans la chair. Certains ne réagissent pas, d’autres s’approchent pour voir. La chair bouge encore. Il est vivant. En tout cas un peu.

On saisit tous doucement qu’il faut se mettre en branle. On commence par des gestes désordonnées puis ça s’organise. On trie, on recompose. Un puzzle en trois dimensions qu’on étale sur le trottoir. Grandeur nature. Les membres sont assez faciles à identifier et à replacer. Je fais partie de ceux qui s’occupent du visage.

On essaye d’abord de retrouver toutes les parties nécessaires.

Je ramasse les yeux mais je m’aperçois vite qu’il y en plus que ce qu’il n’en faut. Quatre ou cinq, de couleurs différentes et trop petits pour un humain. Des yeux maigres, dérisoires. De la taille de ceux d’un chat. Il y en a deux gris, un vert et un marron. Je cherche davantage, mais je ne trouve que ça. On fera avec.

C’est un calvaire pour réunir les dents, qu’on arrive avec de l’aide à assembler.

Petit à petit, après un certain temps, on réussit à le recomposer à l’état d’homme. Il tient debout, branlant, encadré par de nombreuses tiges métalliques qui l’encerclent, comme une cage. Sa nuque est entourée d’un collier de fer, ses articulations fonctionnent quand on tire sur certains mécanismes rudimentaires. Un homme machine qui fonctionne à peu près. Il a des béquilles métal et plastique qu’on a glissé sous ses bras. Il tente de faire quelques pas, saccadés, toujours au bord de la chute, dans un équilibre précaire. Son arsenal l’encadre et empêche qu’il se brise la nuque à chaque instant. Les fers forcent à certains endroits l’entrée dans sa chair comme pour aller plus loin dans l’assemblage contre nature, le blessent.

On commence comme ça à avancer, à une allure engourdie. Encore sous le choc et peut-être par mimétisme, nos mouvements sont eux aussi discontinus, irréguliers.

Après un temps infini nous avons parcouru quelques mètres.

Je reste un peu en arrière pour contempler cette caravane accablée, cohorte expulsée de l’enfer.

Au moment où je me décide à la rejoindre, cette horde à laquelle j’appartiens, phalange de cafards blessés entre chien et loup, j’entends un bruit derrière moi. Je me retourne pour voir l’organisateur du jeu, sortir tout sourire par la porte des vainqueurs, porte-document et paperasses à la main. Il est habillé comme un prince et passe un coup de téléphone en serrant quelques mains pour dire au revoir au staff technique. Je lui tombe dessus bien décidée à le défoncer, cet enfant de rat. Je l’attrape par le col, je crois que je bave de rage et je hurle. Je le traite de tout, de raclure abâtardi, de fin de race, de chien éventré tenant la queue du système pour qu’il nous pisse dessus. Je lui parle de sa mère et je continue comme ça tout en le frappant au visage, en tirant ses cheveux pour approcher sa tête du sol, mon genou sur sa nuque. Évidemment quelques vigiles arrivent et me retiennent, mais ils ne sont même pas énervés, travaillent calmement et ça aiguise encore plus ma fureur. Le costard se relève et me répond marketing, en se recoiffant. Il me parle de l’individu post-moderne comme sujet éclaté, qui se décentre de lui-même pour exister au travers de la confrontation avec l’autre, des facettes multiples de l’univers ou je sais pas quoi et je rêve de lui démultiplier la face à ce crapaud véreux. Mais il s’en va, encadré de ses hommes de mains et de ses gadgets high-tech. Je tombe au sol, abattue.

Quand je me relève c’est pour rejoindre les autres. En marchant à une allure normale, je les rattrape assez rapidement, en ayant quand même eu le temps de ravaler ma rage et de la contenir. Arrivée à leur niveau, je me cale sur le rythme de leur procession et me fond dans cette masse qui me rassure.

Nous sommes toujours à la périphérie de la ville et il n’y a rien que des entrepôts, stock de grossistes et autres bureaux d’entreprises obscures. Évidemment il pleut. Les enseignes aux couleurs crades clignotent un peu dans l’air sombre et les voitures passent à toute vitesse sur la voie rapide. Il n’y a que le bruit torrentiel de la pluie gelée et le moteur des voitures qui se succèdent. Quelqu’un remarque soudain de l’autre côté de la chaussée l’enseigne du laboratoire de prothèse dentaire partenaire du jeu du bâtiment, censé nous avoir aidé à reconstruire la dentition de N.. Tellement bien reconstruite d’ailleurs que des filets de sang lui zèbrent le menton. Les dents ne sont pas alignées et viennent lui blesser les lèvres, les joues et les gencives. Il doit les tenir serrées pour éviter qu’elles tombent, ce qui creuse à chaque instant ses plaies. Il peut à peine parler. C. lui retire son dentier de fortune pour regarder mieux. Elle l’essaye et du sang lui coule elle aussi de la bouche. On essaye tour à tour le dentier, comme si la douleur une fois partagée serait moindre.

Nous réagissons maintenant comme une seule personne, incapable de penser vraiment, mus par l’instinct. Et quand une partie se dirige vers l’officine du prothésiste dans la vague intention de lui demander des comptes, nous traversons tous, hébétés, la voie rapide et nous retrouvons dans l’entrée. C’est un hall vaste, aux couleurs ternes, marron, beige, moutarde, dans lequel travail deux laborantines d’un certain âge qui ne lèvent même pas la tête pour nous regarder. Elle manipule avec lenteur des tubes dont elles transvasent sans cesse le contenu des uns aux autres.

Nous restons plantés là quelques instants, observant les lieux.

L’une des deux, empâtée, les cheveux courts et permanentés teints dans une couleur triste, engoncée dans sa blouse usée, les jambes lourdes de varices et d’arthrite, finit par lever vers nous un de ses yeux jaunis.

Ce signe minuscule suffit à nous réanimer. On se met à crier, se rappelant soudain pourquoi nous étions rentrés dans ce bâtiment sans vie. On crie tous des choses différentes, un brouhaha indistinctement menaçant. Comme on se rapproche, les laborantines prennent des airs farouches et nous demande qu’est-ce qu’on veut. Quelqu’un arrache le dentier de la bouche de N. et leur jette à la figure. Elles ne sont ni étonnées ni inquiètes et indiquent, fatiguées, le bureau du professeur. Nous entrons pour trouver un homme petit et dégarni qui a l’air de nous attendre, debout. Il ne fait pas de difficultés particulières pour changer le dentier et le remplacer par un de bien meilleure qualité. Il fait mine de serrer la main à N. tout en nous mettant à la porte de son bureau.

Nous sommes repartis, un peu cons, sans vraiment d’idée dans la tête. Nous avons repris notre route sur l’autre côté de la voie rapide. Et nous nous sommes enfoncés si doucement dans l’horizon et le crépuscule que je ne me souviens plus de tout ce qui s’est passé ensuite.

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