À nouveau plongée dans les brumes aquatiques de cet après-midi d’été pluvieux, je regarde dans le miroir mon visage écorché en écoutant les nœuds se resserrer dans mon ventre. Je regarde fondre la beauté comme un cachet d’aspirine dans un verre d’eau tiède de soleil tandis qu’au sol grouillent des capricornes bruns aux mouvements lents et maladroits. Je leur offre un peu de salive de complaisance, mais ils sont aveugles à l’empathie, enfermés dans la noirceur de leur solitude ralentie et je les redoute autant que je les aime, farouchement. Leur carapace oblongue me hante quand je repose ma tête sur l’oreiller anis de la chambre blanche. Quand je me laisse fondre sous la douche pour faire disparaître mon corps. Quand j’écoute l’eau couler dans les canalisations défoncées le long du mur. Quand je marche dans la ville insolée par la folie et la violence des sentiments.
Les fines gouttes de pluie éclairées par le soleil et dix mille normes me dardent de leurs piques serpentines. Je les désire et les repousse dans des fantasmes de joies et d’absolus. Je veux me détester plus encore, alors que je meure d’amour pour l’humanité pleine et entière. L’humanité pleine et entière que je ne cesse de fouetter de mes lanières de cuir imaginaire, en lui répétant des chuchotements où je l’aime. De dangereuses tefillins remplissent ma tête d’effrayantes images de sexe grave, sombre et codifié. De dangereuses tefillins enserrent ma tête et tous mes membres, jusqu’à ceux que je n’ai pas, pour me retenir dans leurs filets de culpabilité raisonnable et puissante. La gravité du rituel me terrasse alors que, dans la petite boite noire, s’agitent tous les serpents de mon âmes qui rugissent dans des langues belles et âpres. Pendant que je déshabille un jeune corps blanc étouffé par des habits trop étroits, les capricornes m’encerclent doucement et brûlent flambeaux, malédictions et sortilèges, en scandant des slogans pour abolir la cartographie invisibles des capricornes bruns et des lucioles orangées. Dehors, un oiseau se joint au rythme de leurs lourdes incantations, l’air est devenu un rideau aqueux qui fait trembler les formes et danser les tuiles du toit en face. Je m’effondre sur ce corps blanc sans avoir pu en faire davantage. Je m’effondre vaincue et sans force, sans même un souffle pour exprimer mon désolement. Je glisse au sol, au centre du cercle des capricornes, le jeune corps inerte dans mes bras qui ne le portent qu’avec peine, je m’effondre, rectiligne et inerte, leur offrant le corps intouché. Je m’abandonne à leur magie dans des relents de javel et d’alcool à brûler. Je n’ai même plus la force d’avoir peur. La pluie s’est tue et je les regarde danser avec amour et épuisement.
Demain, je retournerai dans un de ces lieux d’amour tranchant, gris et froid. Dans un aéroport sordide, où je n’abandonnerai ni ne retrouverai aucun amant, aucune déchirure. Plate, froide et plissée, dans ce corps qui m’échappe et me déborde, je n’aurai que moi-même comme matière humaine à presser sous mes doigts. Je ne parlerai à personne et mon silence s’envolera à dix mille pieds au-dessus de l’humanité et je tremblerai de stupeur, d’effroi et de vitesse en écoutant le bruit du moteur. Je laisserai alors éclater les bulles bleues de mes inquiétudes engourdies au milieu des nuages gonflés de liquide potentiel. Sur l’aile de l’avion, une chimère plumeuse me fera la leçon, me récriminant pour mon comportement inconscient et mon inconséquence. Grattant au hublot de plastique épais et rayé, elle gravera de ses griffes mon nom maudit et cinq syllabes poussiéreuses jailliront sans cesse de son gosier pourpre, sans que je puisse comprendre ni son désarroi, ni sa colère.
Un jour, enfin, je trouverai un endroit où reposer mon corps vivant et me remettre de mes palpitations permanentes et désordonnées. Je m’allongerai sur les draps blancs et frais, entourée du végétal ployant légèrement sous un vent violet. Et je m’abandonnerai à ces mouvements de la souplesse. Et les grandes feuilles vertes et soyeuses balaieront mon visage dans des bruits de moiteur lointaine et de laine. Je fermerai enfin les yeux et nous ferons l’amour lentement, sans bouger, avec l’humanité entière comme complice de nos ébats et de notre repos.