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Dix mille moucherons

Plus tard, le soleil sera trop chaud, et nous devrons rôder dans les recoins d’ombre pour trouver un peu d’apaisement. Plus tard, il y aura le silence et le calme qui durent des semaines et des semaines à nous faire oublier le mouvement organique de la vie. Il n’y aura que la mer sombre et brillante et la blancheur aveuglante des rochers immobiles. Il faudra trouver de nouvelles idées pour continuer à respirer.

Mais en attendant, dans les ressacs de la joie de vivre et dans l’écartèlement de l’angoisse, il reste encore de la place au soleil. Alors, je vitupère, dardée dans les rayonnements du soleil agressif. Debout sur le petit balcon, j’adresse au monde mes inquiétudes et mes indécisions. J’ai commencé mon discours par une mise en bouche à la santé des vivants, j’ai invité les moucherons à s’asseoir sur la rambarde, leur ai donné un petit rafraichissement et je suis entrée dans le vif du sujet. J’ai d’abord dénombré les dix milles normes et leurs ornements, j’en ai fait un tableau vivace, commençant par les plus replètes et leur fantaisies baroques inaccessibles. J’ai ensuite mentionné les normes argentées de la réussite et comment elles éclatent en plein vol dans des jaillissements de poussières minérales et leur propulsion de montgolfières en tissu de soie. J’ai décrit les normes assagies de l’âge qui accourent un petit verre à la main, en nous tapant sur l’épaule, puis je suis passé aux normes de la décadence affamée et leur furie passionnelle qui ronge nos estomacs avec leur palais âcre et leurs petits grognements étouffés et féroces. Je les ai congédiées comme on rentre au château pour laisser la place aux normes de la bienséance et des bonheurs béats, des chants du monde et des orchestres folkloriques résonnant dans les pays imaginaires disséqués dans les reportages numériques des vigies médiatiques. Après avoir passé en revue les intellectuels, les artistes, les putes et les flics, les sauvageons de la plaine, les instituteurs, les artisans, les étudiants éternels, les femmes émancipées, les enfants bourgeois-bohème et les politiciens, les punks à la semaine, les drogués, les renards et les hyènes, les orchidées, les lézards, les bandits, la pluie, les fantômes et tous les nouveaux prolétaires, alors, une fois que les moucherons étaient bien remplis de toutes ces images fabriquées, j’ai tempêtée contre la multiplicité du monde qui se refuse à nos esprit autrement que par les trois cent quarante sept injonctions contradictoires des marais. Je l’ai accusée de toutes les mises à mort et de solidifier les prisons, j’ai hurlé contre ton silence et le mien, j’ai badigeonné la terre de poudre de gingembre et j’ai tenté de me réconcilier avec la solitude en prononçant les fortes formules appropriées. J’ai réitéré formellement mes promesses de rester bien droite en me roulant dans la boue et en griffant mes habits, j’ai pulvérisé des odeurs de glycine sur la foule des moucherons décatis et leur ai fait tresser des cordages de raphia au cyanure pour préparer notre fuite. Leurs longs cheveux se prenaient dans le tissage et ils s’en dégageaient pour mieux avancer leur ouvrage frénétique. Je ne leur laissai aucun répit, continuant à hurler que nous maitriserions notre temps libre quand nous aurions fini de détruire les dix mille chaînes qui forment la branche sur laquelle nous sommes assis. Et nous tressions, nous tressions en proie à nos délires, en imaginant des places au soleil où nous ne chercherions plus nos envies ni nos dégoûts, où nous n’aurions plus besoin d’épeler tout ce que nous pourrions être, enfin retrouvant une unicité immédiate, nettoyée des considérations blasphématoires qui écrasent notre thorax à la peau distendue, gorgé de soleil et de vie.

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