Le souffle coupé par tous les mots qui ont circulé dans mon crâne, je me contente de contempler la sensualité très discrète des aéroports en me demandant lequel sera le prochain. Je repense à cette broche, sur laquelle en lettres d’or est écrit « j’ai aimé », et j’aime et je déteste, et j’admire et je méprise, et je supplie et congédie tour à tour les mêmes personnes qui peuplent ces dernières journées lisboètes. Faisant le serment de l’émotion vide, contre la transcendance et le salut, j’assume les sensations qui me traversent en elles-mêmes, pour ce qu’elles sont, et surtout rien d’autres, aucun argument de raison, aucune logique de comptoirs, aucun calcul ni manigances ne se tient au fond de moi. Lorsque j’en élabore, c’est seulement pour me cacher à mes sensations, pour leur donner une forme et les emprisonner dans ce qu’elles devraient être. Mais ici, à l’aéroport de Madrid tissé de beauté et de tristesse, où je tente encore une fois de régler mes comptes avec Hong Kong et le reste, où je ressors tous mes vieux dossiers, dans toutes les langues, ici, après Lisbonne qui a été tissée de souvenirs d’ailleurs, et où je m’échine à refermer les cicatrices de mon passé récent, en sachant que c’est impossible, ici, peut-être, j’assume que mes passions et mes émotions ne soient que pour ce qu’elles sont, des substances pures, informes qui font des fourmis dans mon crâne. J’accepte et le ressenti immédiat et le récit, l’élaboration des mes sentiments les plus intimes. J’accepte tout à la fois, et vis et parle sans discontinu. Je répète des dialogues imaginaires encore et encore avec un amant lointain et je me laisse aller à la colère et à l’amour vide en adressant des récriminations insensées à un autre amant, différemment.
Lisbonne, remplis d’humidité, de souvenirs et de mes dialogues imaginaires. Lisbonne où je ne comprends pas bien pourquoi mes histoires de sentiments ont pris toute la place qu’il y avait à prendre dans ces journées de longues marches à travers la ville. Pourquoi ce séjour leur a-t-il été dédié ? Quelle sensualité invisible s’est donc dégagée des pavés lorsque je les martelais ? Est-ce cette légère légère brume atlantique qui a échauffé mes souvenirs ? Pourquoi tous ces souvenirs dans cette ville que je ne connais pas ? Pourquoi l’ai-je, elle aussi, aimée et détestée, admirée et méprisée, suppliée et congédiée ? Quelle corde a-t-elle donc frappé mise à part celle de la sensiblerie que je laisse volontiers trainer ? Où donc ai-je vu toutes ces images de Hong Kong, de Marseille, de Macau, de toi, Alam que j’ai cru croiser cent fois, tel un Breughel européen. Que n’y ai-je simplement vu Gênes ou Barcelone ? L’océan se diluant dans la mer de paille est-il si puissant ? Que se dégage-t-il des pavés de l’Alfama et de Sé, passé l’heure jaune ou blanche des touristes ? Qu’est-ce qui se niche dans la Mouraria et l’Anjos qui me soit à la fois si inconnu et familier, me ramenant sans cesse à un inconnu défloré, reniflant les traces de la perte et de l’étranger comme si je pouvais retrouver la violence qui m’a frappé le jour où j’ai découvert l’inconnu. Peut-être que plus jamais je ne connaitrais ce goût âpre et rude, peut-être que plus jamais je ne serai tant perdu, et que l’inconnu évoquera toujours ces souvenirs de la renaissance, peut-être que l’inconnu n’existe plus. Mais jamais, jamais, je n’arrêterai de le rechercher et de tenter de ressentir sa puissance dans ma chair.