Skip to content


À Lisbonne

25 août, aéroport de Madrid.

De retour sur les lieux de passage d’un ancien amour amer.

La tête tachetée des vapeurs d’alcool de la veille, de l’odeur du sexe et du choc contre le corps d’un amour à venir, peut-être, peut-être, j’erre dans le lieu éternel du transit, retrouvant dans les recoins des particularités si touchantes, si douces, entre deux files d’attentes et les escalators qui relient le Terminal 1 au Terminal 2.

Épuisée, le corps déconfit et les muscles tremblants, je divague sous les néons de l’aéroport de Madrid, où j’ai trouvé ton amour déchainé, où je t’ai perdu pour la deuxième fois. L’esprit perdu dans ton souvenir, les visages se mélangent et, comme lors de notre échappée à Tolède, je ne sais plus à qui je parle, à qui j’écris, ni qui est tu. Ton visage, ta voix et mon amour se diluent au fil des mois et il ne faut que ce check-in low-cost pour faire ressurgir avec netteté comme tu me manques ; et comme je t’ai pleuré.

Mais à peine tourné les talons, qu’à la faveur d’un muscle douloureux, un autre visage se présente à mon esprit et me tourmente. Dans le vol Marseille-Madrid, c’est à celui-ci qu’est dédiée toute la semi-conscience dont je suis capable. Au souvenir récent de ton visage, de ta voix, de ton odeur.

Qui cache qui dans cette histoire ?

 

26 août,

Il était déjà tard lorsque j’ai pénétré dans Lisbonne. Les grandes avenues comme les ruelles étaient désertes. Même les lumières aux fenêtres étaient bien rares et le seul bruit qui perçait le silence de temps à autre était celui du moteur d’une auto qui passait au loin.

En arrivant à la petite pension de la rue Bernardim Ribeiro, le réceptionniste m’indique la seule cantine ouverte un dimanche soir de la fin août. Je dépose mes affaires, défait ma valise à la hâte dans la petite chambre en longueur dont l’odeur d’humidité me rappelle immédiatement et violemment une autre chambre tout en long, à Tai Wai, où je dévidais mes passions certains soirs.

Lorsque j’arrive à la petite cantine, les caractères chinois du menu me sautent immédiatement et violemment au visage. Retrouvant mes réflexes, je commande un plat au hasard pour voir arriver sur ma table un steak frite de modèle universel.

Un vieil homme en costume élimé apparaît de temps à autre dans l’encadrement de la porte avec une certaine allure. Il regarde en plissant les yeux le téléfilm américain qui diffuse sur l’écran au fond de la salle. Comme il finit par rentrer, il interrompt la commande en mandarin que la patronne est en train de passer en cuisine pour lui demander « What channel ? », puis se tourne vers moi pour me souhaiter « Bon appétit ». Je réponds dans un français sans accent, mais il est déjà en train d’alpaguer en portugais la poignée de clients qui s’agglutine au comptoir pour leur demander de son unique dent polyglotte le nom du plat que je mange. Après une enquête sérieuse, il obtient la traduction sino-portugaise d’entrecôte et quitte l’établissement satisfait.

Le lendemain, alors que je quitte la pension de bonne heure pour me laisser dériver au hasard, les feuilles de bananiers, les idéogrammes omniprésents et les ruelles tordues où passent de jeunes hommes poussant des charriots sous une lumière jaune et légèrement brumeuse me ramènent sans cesse à Macau. Dans la fraîcheur matinale, je me laisse aller dans ce décor de carte postale. Dans cette ville beaucoup trop vide, je retrouve toute l’Europe méridionale et bien plus, en attendant le réveil des touristes qui vont bientôt envahir les ruelles.

En une heure, la lumière a déjà changé, et le funiculaire trimballe des grappes de photographes du dimanche. Les vieilles femmes les regardent passer sans intérêt et les commerçants affutent leurs combines. J’escalade la ville en tout sens pour me mettre à l’abri, en vain. Et il n’y a qu’au bas de Terceiro que je m’apaise, debout face à ces deux piliers qui ouvrent sur le presqu’océan du Tage, entre lesquels dansent les mouettes en criant. Puis je vais me perdre dans les méandres tropicaux du jardin botanique qui m’offre son calme reposant. Je reste longtemps à savourer la fraicheur de ses ombres entre chien et loup.

 

27 août,

Un auteur répondant au nom de personne écrit dans la revue présence et multiplie les noms pour exister. Un hétéronyme futuriste permet aux bibliothécaires entre deux âges de faire apparaître sur les rayons un livre sur l’esthétique littéraire fasciste. La misogynie du personnage est à vendre à l’accueil. Tout est muséifié. Le mot dictature n’apparaît toujours pas. Je manque de repère historique sur le Portugal. Il semble qu’il y ait du silence de 1908 à aujourd’hui. La majesté de l’architecture n’aide pas à comprendre. Entre baroques et guindés, les bâtiments ne font pas hommage au désordre malgré le fatras des ruelles qui semblent en ruines. Odeur de déclin partout dans la ville. On lustre le passé monarchique et colonial, on brique la céramique. La ville se dérobe. Je tente de mettre de l’ordre dans mes pensées et mes sens en descendant vers le jardin de l’étoile. Là-bas, une quiétude végétale m’attend et le cliquetis des préparatifs du midi qui émanent d’un petit kiosque et resplendit sur sa terrasse m’accueille gentiment. Je prends place sur cette scène en commandant un de ces minuscules cafés tous servis dans la même tasse et effleurant d’un doigt les jeunes canards qui maraudent dans le coin, je sors mon Tchouang-Tseu de mon sac. Après avoir caressé sa couverture jaune du plat de ma main, je me plonge dans le taoïsme. Plus tard, je me dirigerai vers le palais des nécessités et sa grande verrière, sans pouvoir faire autrement. Je me perdrai dans ses sentiers, où plus personne ne sera à portée de voix. Et me délectant de ma frayeur et des petits bruits dans les arbres qui m’entourent, je sentirai battre mon cœur dans ce décor où trainent encore un peu de construction en pierre. Puis je redescendrai vers les petits bassins à l’eau rouge pour me reposer. Ensuite seulement, j’irai sur le port et longerai la mer de paille, jusqu’à Cais do Sodré pour embarquer sur le petit ferry qui traverse le Tage et m’offrira enfin la vue de la ville. Puis, plus tard, dans le Barrio Alto, je m’enfuirai de toute la pourrissure humaine qui m’étouffe, pour remonter le long des kiosques l’avenue de la liberté.

Posted in Villes.