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Assis en terrasse

Assis en terrasse, à l’ombre, j’écoute les arbres bruisser et les voitures crisser. Mon café refroidissant se tient tranquille à côté de son verre d’eau glacée.

Fin de matinée.

Une odeur de javel émane doucement d’une porte cochère qui s’est entrouverte. Le soleil cogne les têtes pour faire rentrer de la folie dedans. La ville s’agite, en proie à la sueur et la suffocation.

Le patron fume un cigare trop gros dont la fumée l’enveloppe de ridicule, lui, sa chaîne en or et sa chemise ouverte sur un poitrine velue.

Les filles sont maquillées à la truelle et engoncées dans des vêtements beaucoup trop serrés qui menacent d’éclater en miaulant à chaque instant.

Merveilles et préciosités du Sud.

Raphaël organise le monde, tel qu’il l’a élaboré, et promène un regard satisfait sur son empire. Il jette en l’air et en riant des interjections aux clients, pour se rappeler sa maîtrise des choses. Il est heureux. Content de lui.

On sent déjà l’odeur du pastis mouillée de sirops sucrés. Le sol carrelé pégueux retient un peu les pas des premiers qui titubent, comme pour les aider à se maintenir debout. L’inertie au service des ivrognes.

Je quitte cette vision un peu particulière de l’harmonie pour me replonger dans la contemplation du mur qui me fait face, juste de l’autre côté de la rue. Un pochoir rouge foncé au bas d’une porte, des restes d’affiches multicolores frappent au vent, décolorées. Des portes aux volets de bois fracassés se tassent les unes contre les autres. Et l’odeur de la pourrissure des villes.

Maintenant, ça pue la poiscaille, à cause du restaurant à côté qui a ouvert pour aérer un peu les cuisines. On entend des bruits de frappe mous. Sûrement un poulpe qu’on finit d’achever. Mais je préfère ne pas trop savoir.

La femme qui tient la table à côté de la mienne interpelle le serveur pour lui demander des nouvelles de sa mère.

« Elle est dans les Alpes », il lui répond, comme si c’était une aberration. Il n’en revient pas, que sa mère soit dans les Alpes…

Le patron rigole.

Je recommande un café et gloire à Raphaël.

Je sais que je vais finir par me lever, mais je traîne encore un peu, profitant de l’air chaud du port.

 

Quand je me mets enfin debout, je me frotte un peu les yeux avant de regarder l’heure. Putain, il est déjà 8 heures et quart. Je me jette sur la douche pour me défroisser et je claque la porte. Il fait aussi chaud que si je n’avais pas dormi. Mais je ne me répands pas en lamentations inutiles qui ne pourraient, de toute manière, pas faire plier la volonté de fer du climat. Non, je ne suis pas Raphaël, le patron du Marengo Bar, rien ne sert de se lamenter.

J’avise une cabine téléphonique pas trop loin d’un café, je cherche le morceau de papier où j’avais noté le numéro qui m’intéresse et je le compose (enfin, … à peu près). Pendant que j’ébullitionne dans la cabine qui se resserre sur moi, les sonneries affrontent seconde après seconde le martèlement de l’échec.

Ça finit par décrocher. La voua est enrouée et sent l’alcool de la veille (mais pas les pastis du Marengo, Saint-Raphaël, priez pour nous).

– Monsieur Maïre ?

– Oui, réponds la voix plate.

– Je suis Pierre, et je voudrais prendre rendez-vous avec vous.

– A quel sujet ? maugrée-t-on.

– Comment ça, à quel sujet ? Mais au sujet de notre affaire…

Et il me donne rendez-vous dans une ruelle pour l’après-midi.

Je voulais le réveiller et visiblement, c’est réussi. Je peux donc maintenant aller boire mon café, l’âme sereine et avec l’assurance de ceux qui vont réussir leur coup.

Je m’assois à l’intérieur sous le ventilateur trop lent et commande un allongé, qui arrive, insipide.

Je parcours le journal en écoutant remuer le monde. Les trottoirs mouillés par le passage des cantonniers rafraichissent mes idées.

Je ricane à la lecture d’un fait divers relatant la douleur d’un contrôleur de train russe mordu par un fraudeur.

Vers 10 heures, je repasse vers ma chambre pour chercher mon courrier. Rien d’intéressant.

Je vais retourner me promener en attendant l’heure du rendez-vous.

Place Nidaulow, je ralenti le pas. Une chaleur pareil, c’est pas possible, on se croirait à Béziers ! Mais je retire ce que je viens de penser. Ça n’a aucun sens… D’ailleurs, il est 3 heures moins 20 et j’ai salement faim.

J’achète un bout de pastèque, m’en mets plein les doigts et la chemise, que je portais blanche jusque là.

15 heures.

Mes doigts deviennent légèrement moites. C’est la température. Je n’ai aucune raison de m’inquiéter.

Maïre se profile au bout de la rue. Je me force à me tenir droit et j’hume un peu l’air de façon détaché pour me donner une contenance.

Je lui sert la main et l’invite à s’attabler dans un troquet qui se prétend vaguement littéraire.

– Laissez-moi vous expliquer.

Je le détaille un peu l’air de rien. Il fait mauvais garçon, mal peigné. Malgré la chaleur, il porte une veste en cuir et quelques badges. Une tête de voyou et l’air nonchalant, la voix enrouée. Je m’en méfie par principe, mais il m’est sympathique. Mon angoisse se dilue dans le verre de bière que je viens de commander.

– Combien en voulez-vous ? Dites-moi au moins approximativement, pour que je puisse me faire une idée et vous indiquer un peu les délais.

– Euh, je sais pas, mettons, (il hésite) peut-être deux cents, je pense que c’est pas mal, deux cents, non ? Qu’est-ce que vous en pensez, vous ?

– Oui, deux cent, c’est bien.

Il a l’air un peu soulagé, moi aussi.

Les bières arrivent, je vais pouvoir avaler mon angoisse diluée comme une aspirine et cela me convient tout à fait.

La serveuse a des mouvements un peu nerveux et il fait trop sombre. J’évoque Saint-Raphaël, en me disant que, malgré sa parfaite connaissance de l’univers, il ne pourra pas me sortir de tous les mauvais pas ni de tous les bouges mal-famés dans lesquels je m’engouffre. Il faut savoir ne pas trop tirer sur la corde, même quand c’est celle du pendu.

Maïre a l’air d’être le genre de type qui ne se démonte pas facilement, enfin, qui n’accorde pas assez d’importance aux choses pour qu’elles le désarçonnent. J’admire ça. Moi, la première seconde qui s’égrène bouleverse ma vie et mon humeur… En proie aux mouvements infimes du monde, sans cesse agité, tourmenté et malmené par les éléments. Mais, malgré tout, je tiens droit !

Pour revenir à Maïre, on voit tout de suite que ce n’est pas du tout ce genre de type. Le même genre de type que moi. Enfin, des fois c’est un peu compliqué parce qu’il n’y a pas un nombre de genres de type défini, c’est plutôt comme un continuum, mais on peut quand même dégager des grands lignes. En fait, on peut séparer l’humanité en deux ou plus à propos de n’importe quoi. Donc à partir de là, ça fait beaucoup de moitié et un nombre exponentiellement correspondant de combinaisons propres à faire émerger des genres de type…

Maïre, c’est le type qui s’en fout. Qui fait plein de choses, mais qui a l’air de s’en foutre. C’est l’air que je lui trouve, disons.

Mais je ne peux m’empêcher de sourire en remarquant son attitude empruntée. Il se sent mal à l’aise dans des poses un peu trop cérémonieuses. Ce n’est pourtant pas ma chemise tâchée de pastèque qui doit l’impressionner… Je ne sais pas.

Les verres sont finis et avant que la discussion ne devienne conversation de comptoirs, je me lève, le salue et lui assure que je reprendrais bientôt contact. Je règle les deux bières en passant devant le comptoir.

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