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Ce matin-là, à Macau

Je finissais de fumer une cigarette chinoise en écoutant le bruit du feu rouge tout en repensant mollement au type qui vomit des lapins quand je me suis souvenue de la phrase que tu as prononcée ce matin-là à Macau.

Je ne voulais pas en faire toute une histoire, alors j’ai attrapé le journal et le bruit des pages qui se froissent m’a suffisamment distrait.

Je me suggérais d’aller faire un tour chez ce petit coiffeur en bas de l’immeuble, juste pour voir, mais je savais que je n’aurais jamais le cran. Tes remarques revenaient sans cesse en arrière plan, m’agaçant l’esprit, parce que je ne les comprenais pas, ou alors juste assez.

Mes doigts froids sur mon front, je soupirai une bonne rasade avant de me lever de ma chaise. Il était l’heure, il était bientôt l’heure et si je ne voulais pas rater le bateau, il fallait que je mette ma veste, mais quelque chose me laissait tourner en rond sans avoir vraiment la place pour le faire. Le filtre fleuri, or et chocolat, fumait encore un peu dans le cendrier improvisé. Les bruits de la rue, un chien qui aboie, un rire de vieille femme, le grésillement d’un opéra cantonais dans un transistor me poussaient lentement vers la porte. J’attrapais les clés, le paquet de cigarettes et quelques feuilles de papier, un peu de lecture, sûrement trop, et je claquais la porte en me dirigeant vers le terminal du ferry. J’aurais bien aimé prendre ce petit bateau qui mène à North Point, mais il me fallait plutôt traverser la ville d’est en ouest pour rejoindre le terminal du centre commercial décati.

Les postes frontières et les paperasseries, de fil en aiguille, me conduisirent jusqu’au bateau. Dans le bruit du moteur, je voyais encore un peu les petits immeubles jaunes et verts sur ma rive. A peine le temps de trouver un point d’horizon que nous étions débarqués, au bord du périph.

Je longeais Canton Road quand je m’aperçus que j’avais passé Tsim Sha Tsui depuis un moment. Dans un volte-face qui ne surprit pas la bousculade, je tentais d’inverser la vapeur le temps d’atteindre le passage clouté. En marchant, je piétinais mes lectures, les ressassant, pour en extraire la substance, les chiquant et les recrachant dans l’éternelle brume blanche et plate de cette fin de matinée. Et toujours ta phrase qui revenait sonner entre mes tympans alors que je la chassais de la main. Dans les vitrines qui s’étalaient à demi, des choses qui furent vivantes et maintenant découpées, plus ou moins, me narguaient de leurs tentacules aux couleurs mal définies, depuis leur sérénité de choses mortes. Je décidais de ne rien en faire et de les laisser ricaner. Le crapaud qui me suivait depuis Haiphong Street devait bien s’en dire autant. Je faisais semblant de ne pas le voir, mais je le laissais me suivre, faisant attention à ne pas traverser n’importe comment et à emprunter des rues moins passantes.

Je m’arrêtai devant ces gros fruits orange en forme d’ampoule en essayant pour la centième fois au moins d’en déchiffrer le nom dans l’obscurité de cette écriture des idées. Le marchand énervé par mon inactivité me fixait d’un œil mauvais et je repris ma route. Sur le bas de Nathan Road, un indien de Bombay qui s’appelait John m’a parlé de toutes les drogues du monde, connu et à connaître, et sur la petite place, la secte chinoise étalait toujours ses tableaux à mi-chemin entre réalisme soviétique et bondieuserie catholique auréolée de poussière. J’achetais une pâtisserie au goût douteux, par principe plutôt qu’autre chose et je la grignotais en prenant bien garde à maintenir ma tête vide. Je sentais un déroulé d’idées se mettre en place dans ma semi-conscience sans que je puisse l’articuler. Encore un peu de poussière pour le fond de mon esprit, me dis-je, on est pas à ça près.

Une chose en entrainant une autre, j’étais arrivé devant le 92-96 Hung Lai Lane et je grimpais la première volée de marches comme si c’est ce vers quoi j’avais tendu toute ma vie. En attendant l’ascenseur qui faisait des bruits pneumatiques, je grattais ma dent, les sourcils relevés. En appuyant sur le bouton du 8°, je n’étais pas rassurée. Heureusement, je m’étais trompée et je ne trouvai jamais l’endroit, et ne le trouverai jamais. Je n’avais pas fait exprès, mais l’erreur bienvenue était là, à mes pieds comme un chien content. Et je comptais bien en profiter. Je redescendis par l’escalier, de cet escalier qui n’en finissait plus, sans penser à rien, soulagée. En bas, un important dispositif policier se mettait en place dans un jeu de herse. La rue par laquelle il fallait passer sur les indications des trois factionnaires de l’angle sud était fermée, une seconde après, et il fallait franchir quelques pâtées de maison, avant de pouvoir traverser. Ce jeu de fermetures aléatoires n’avait, semble-t-il, pour seul but que celui d’occuper la maréchaussée, et les grappes de gens après quelques secondes d’affolement se prêtaient volontiers à l’exercice. Fatiguée de tout cet absurde, je me dirigeais vers la passe pour récupérer le terminal de Wan Chai. Quand tout à coup me revint ta phrase, celle que tu as prononcé ce matin-là, à Macau. Je regardais mon crapaud en me demandant s’il pourrait m’aider. Et il a croassé. C’était bien suffisant, oui, et ça m’a même fait rire, mais je ne voulais pas le vexer, bien sûr. J’ai fait semblant de tousser, j’ai laissé passer une vieille femme qui poussait des choses qui ont du être, et j’ai continué, en flânant, à longer Kowloon Park et ses petites rivières aménagées. Le crapaud était content. Peut-être était-il seulement content de ne pas finir sa vie dans ce restaurant de Yau Ma Tei, et on le comprendrait, mais je crois qu’il était content au-delà de ce simple fait. Il était content parce qu’il était de bonne humeur, et aussi parce qu’il pouvait frimer devant les poissons qui tournaient en rond dans leur sac plastique. Les murs de la rue étaient couverts de poissons dans des sacs plastiques, et ça faisait une drôle d’odeur, et ça faisait une drôle de vue. On dit que les poissons n’ont pas la notion de l’heure, mais tout de même.

Est-ce que je t’ai déjà dit à quel point je repense souvent à cette phrase que tu as prononcée un certain matin à Macau ? Non, je n’ai jamais du t’en parler. Nous étions sur ce banc, sur les hauteurs du quartier colonial, tu t’en souviens ? Le gardien nous chassait pour que l’on aille fumer plus loin et on faisait semblant de ne pas comprendre. Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’on y comprenait ? Ensuite, nous étions descendu par les ruelles, jusqu’à cette petite rue rouge et blanche, si basse, pour nous jeter dans le Tarafeirro, au nom d’un roman écorné que je trainais dans mon sac. Nous nous étions arrêté manger dans une petite cantine crasseuse le long du port intérieur où finissaient de mourir les poissons. Combien de fois y ai-je repensé.

Je ne t’ai peut-être jamais dit non plus que les yeux, je veux dire les globes oculaires, sont la seule chose qui ne grandit jamais chez un être humain ? C’est triste, tu ne trouves pas ? Même en se forçant pour ne plus jamais les fermer, on ne pourra jamais voir plus de choses. J’y pense souvent, quand je reviens dans mes ruelles. Mais il ne faut pas en faire toute une histoire, et le crapaud est bien d’accord. En cherchant son consentement, je m’aperçois qu’il a volé un des ces fruits orange en forme d’ampoule. Je le félicite intérieurement. Ça me fait penser à ce livre, tu sais, oh et puis non, laissons tomber la littérature, pour aujourd’hui. La littérature n’a pas besoin qu’on ait de plus grands yeux, alors elle peut bien attendre. Je reprends ma route, pour m’apercevoir que, bien qu’ayant scrupuleusement suivi le même itinéraire, je ne suis pas revenue à mon point de départ. Au début, ce genre de choses m’alarmait sur la réalité de la ville, mais j’ai fini par en prendre mon parti. Il ne se passe rien de plus, dans les avenues raisines, quand je m’y perds, alors je continue, poursuivant mes monologues et mes chimères qui cohabitent tant bien que mal et me ramènent sans cesse à Macau.

Te souviens-tu aussi de ce jeu, auquel on jouait souvent dans la voiture en allant en Espagne ? Je ne sais plus, je crois qu’il était question de se souvenir. C’est drôle, j’ai oublié. C’est la lumière blanche qui doit me jouer des tours. Il me semble qu’on avait essayer d’y jouer à nouveau, sur ce marché, à Tai Po, au nord, dans le jardin de ce petit temple où je m’étais arrêtée corriger des épreuves, pour qu’elles soient moins dures. Pour faire faire le dos rond à la littérature. Je me souviens maintenant. Je me souviens.

Ce n’était pas dans la voiture, c’était chez toi, dans les rayons de soleil francs qui traversaient la vitre de cet hiver froid. Tu avais fait du café, il restait des gâteaux et la musique jouait, la musique mécaniquement jouait un morceau après l’autre, et ça nous faisait rire. J’ai raconté ça à mon crapaud, tu sais. Évidemment, il aime bien les histoires sans queue ni tête, chacun son humanité. Puis il est bon public. Des fois, il m’interrompt pour obtenir une précision, quelque chose de trop évident qui m’a échappé, il y a beaucoup de choses qui m’échappent quand je raconte ces histoires. Ensuite, le sol est jonché de détails, d’images toutes faites que j’ai laissé traîner. Il faut toujours que je nettoie pour ne pas m’y prendre les pieds.

Mais ne va pas croire que je passe mon temps à raconter des histoires, ne va pas t’imaginer. Je me repose sur celles des autres, celles de H., celles C., celles de B., surtout celles de B. qui reviennent me frapper au milieu de la nuit, quand je cherche le sommeil sur cette planche en bois, contractée par le froid et rouée de cauchemars éveillé dans lesquels je racontent des histoires qui n’arrivent pas à terminer. Le matin, je m’éveille en sueur, le visage lourd de sommeil, et les muscles fatigués de cette lutte nocturne et incessante. Et je dois faire comme si de rien n’était, comme si tout cela n’avait pas existé, comme si tous les bruits qui bourdonnent dans mon crâne, quand j’éteins la lumière n’étaient que des fantasmes, comme si toutes les personnes que je rencontre entre minuit et six heures n’étaient pas vraies. Je dois faire comme si tout cela était un rêve, et je suis déchirée de les renvoyer au néant, eux qui m’agitent sitôt que la nuit vient. La nuit de l’esprit, s’entend. Je les pleure chaque matin, et passe ma journée à veiller les morts, à leur chuchoter des mots réconfortants, contre la porte sombre qui est juste en dessous de chez moi. Et tous les soirs ils reviennent. Sans bruit. Quand je monte les escaliers, j’essaie toujours de voir s’il y a de la lumière qui filtre de sous cette porte noire et cadenassée, faite d’une matière qui appartient à un autre temps. Mais il n’y a jamais rien qui trahit leur présence. Jamais. Mais je sais très bien, ce qu’il y a derrière la porte. Les murs sont tapissés de poissons dans leur sachet plastique, de poissons morts. Une fois l’eau évaporée, et sachets et poissons ont la même consistance quand il n’y a plus rien pour les regonfler. Ça fait des taches orange et blanches et gris foncé, qui recouvrent même les fenêtres. C’est pour ça qu’on ne voit jamais la lumière filtrer. C’est à cause des poissons morts.

Mais je te parlais des histoires de B. C’est drôle, j’ai une impression bizarre en te disant cela. Les histoires de B. prennent ici tout leur sens, tu sais. Elles sont faites pour que l’on vienne ici, ensuite. Oui, je sais, je fume trop. Que veux-tu. Dans les histoires de H., personne ne fume trop, mais ici, ce sont les histoires de B. qui me débordent et prennent le pas. J’y songe doucement, comme on suce un bonbon qui n’a plus de goût, quand je marche dans la rue et que je laisse trainer mes doigts sur ces amas de pattes de poulet. C’est rugueux et jaune, et aussi recroquevillé. C’est un spasme qui dure pour toujours. Et ça ne figure pas dans les légendes de B., c’est bizarre. Peut-être que. Peut-être que, mais non, je m’égare. C’est la fatigue qui me fait un peu divaguer.

Des bruits de ferrailles que l’on trainent résonnent dans la cage d’escalier. Ça veut dire qu’ils ouvrent la porte noire. Je ferai mieux d’y aller, pour en avoir le cœur net. Mais j’ai un peu peur. J’ai peur de tomber nez à nez avec les poissons morts. C’est idiot, je sais. Mais que veux-tu, on est comme on est. Peut-être que si maintenant, j’arrivais à me rappeler cette phrase que tu as prononcé, une certaine matinée, je trouverai le courage, mais mon esprit est tout embrumé, je ne peux plus me souvenir distinctement des mots que tu as employé.

Je me souviens que tu parlais de choses vivantes, et que le soleil brillait. Il faisait doux, en ce début de janvier. Et aucun d’entre nous n’était vraiment enfermé. Je veux dire vraiment enfermé. Il faisait doux.

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