25 avril
Je travaillais tranquillement au coin du feu, quand Jade est rentré avec son jules, le tatoueur qui connait des nazis, qui s’était fait la barbe à la Lemmy : Ricky. Comme Jade lui a mis comme condition pour qu’il vienne à la maison d’être sympa avec moi, il fait tous les efforts du monde, mais faut bien avouer que de son côté comme du mien, on est pas super à l’aise dans le registre ‘on est trop pote’. Malheureusement, Jade part prendre une douche, ce qui signifie un long, très long moment en tête à tête avec Ricky. Le pompon, c’est que pour être sympa, il s’est mis à me parler en français avec un accent digne de 12° siècle. Je te jure, pourtant, je suis vraiment la dernière à pointer ça, mais là c’était d’outre-espace. Dane en faisant des caisses ne lui arrivera jamais à la cheville. C’était autre chose que du québécois. Je sais pas ce que c’était mais ça venait de très très profond et reculé, loin dans les bois sauvages, sans contact avec l’humanité depuis des millénaires. Peut-être quelque chose de « délivrance ». Donc, je pouffe discrètement, mais je gère. Là, il feuillète le catalogue qu’il a ramené du magasin de chasse et m’enchaine sur la pêche, son coffre à hameçons, les techniques pour faire des trous dans la glace, les lapins dans la forêt (avec vidéo à l’appui), puis son expérience professionnelle quand il tondait des pelouses de golfe « c’était l’fun », puis les histoires de ses parents, le jour où son père l’a amené pour la première fois à la pêche, le jour où son père s’est fait tatouer le prénom de sa mère dans un cœur sur l’avant-bras pour leur 25 ans de mariage, le jour où son père a vendu le bateau, et re-la pêche, le tout égrenés de rires erraillés et sonores, façon forcé, comme seuls savent le faire les américains. Moi, j’étais en train de répondre à une fille sur l’épistémologie et l’histoire des discours médicaux sur la sexualité et ses pathologies au 18e et 19e siècle, tout-à-coup, j’avais l’impression que l’univers se refermait sur moi comme une coquille pour toujours ou alors que le monde était décidément trop vaste pour ma pauvre carcasse écartelée sur l’autel de la complexité des superpositions américaines (oui, tout est super en amérique). Puis, à brûle pourpoint, le garçon me demande si j’aime sa barbe. Je surjoue la grippe carabinée, me reprend tant bien que mal, et bravant mon rhume et mon accent marseillais m’efforce de lui signifier que non, en fait pas du tout. Alors, il dégaine son iphone (comment une telle créature peut-elle avoir un iphone?) et me fait défiler un incroyable chapelet de photos de Lemmy de Motorhead, à tout âge et en toute posture (vraiment toute posture). Arrivée à celle où Lemmy ouvre d’un air lascif sa chemise de soie, en rejetant sa chevelure en arrière, un genou posé sur une scène de plastique, je manque de défaillir et c’est le moment que Jade choisit pour sortir de la douche. Je me mets très vite à lui parler de Boris Vian pour me remettre de mes émotions, mais c’était sans compter Audrey Tautou et son film de merde qui débarque illico sur le tapis. Là, j’ai rangé mes affaires et je suis allée dans ma chambre. Ensuite, j’ai ouvert mes mails qui recelaient de choses incroyables, mais je décidais que ça suffisait pour ce soir. Une soirée à Ottawa. On croirait pas, comme ça…
Quelques jours plus tard, ça a chauffé entre Jade et Ricky. Elle était malheureuse comme une pierre, et moi j’étais bien d’accord que c’était un con, mais c’était pas nouveau. Après avoir élaboré mille stratégies de vengeances nécessairement vouées à l’échec et avoir écouté avidement toute la psychologie de comptoir dont je suis capable dans ces cas-là, elle s’est drapée dans une dignité tout à fait soudaine, s’est levée du petit tabouret en forme de cœur recouvert d’un tissu bleu orné d’ananas écrus, m’a regardé pour me faire comprendre qu’elle allait me dire quelque chose d’important et m’a déclaré, mi-douloureuse, mi-femme forte : « tu sais, si tu veux, tu peux raconter l’histoire de ma rupture à tes amis et écrire une histoire avec ça. » Comme je ne savais absolument pas quoi dire, je l’ai remercié.
26 avril
Le lendemain, j’ai rendez-vous avec Luc devant la pharmacie du centre-ville. Je le reconnais à peine, mais on finit tout de même par se diriger ensemble vers le Laff, un petit bar qui paye pas trop de mine, suffisamment pour ressembler à un bar. Là, nous entrons et pendant que Luc se fixe automatiquement sur l’écran géant qui diffuse du hockey sur glace, je tombe sur Sarah, que je soupçonne à partir de cet instant de passer là toutes ses soirées, ou en tout cas assez de soirées pour que personne ne lui dise rien sur le fait qu’elle se descende à toute berzingue ses petites bouteilles en plastique qu’elle remplit de gin ramené de la maison et qu’elle avale comme des biberons. Elle dit qu’elle met de l’eau dedans pour hydrater sa cuite, mais ça m’étonnerait. Sarah est, comme d’habitude, super sexy, grandes bottes en cuir sur son pantalon ultra-moulant noir, quelque chose qui doit vaguement être apparenté à un t-shirt scintille sur ses épaules délicates et une veste de cuir rouge très ajustée qui souligne son visage taillée à la serpe et son grand sourire avenant. Il se dégage d’elle une classe un peu cassée, quelque chose d’éraillé et de très beau, un peu noble. Aucune chance que les 89% de mecs qui composent l’assemblée ne se doutent qu’elle soit lesbienne, et je me demande bien comment elle s’en sort avec ça, étant donné qu’en plus elle est gentille avec tout le monde. Puisqu’on est là, elle rempile pour une bouteille de gin et s’attable avec nous. Luc a descotché du match de hockey et se demande si mon amie est complètement soule ou non. Lanny passe par là, et nous nous saluons bruyamment en se tapant dans la main, puisqu’il m’a appris la dernière fois un truc infaillible pour ne pas rater la main. On commande des Mooseheads, et les choses se passent plutôt bien, mise à part la musique extrêmement forte qui passe. Le Laff est un bar avec des petits concerts blues ou folk, avec ses habitués : Josh, le fils de trappeur en fauteuil roulant, la mamie acariâtre siphonnée avec sa carte de police et sa visière pastelle vissée sur la tête, lunette en cul de bouteille et chariot en accessoire, des travestis, un mec qui travaille sur la conception des fusées, Sarah la lesbienne sexy indigène, et sûrement plein d’autres à découvrir. Mais ce soir, le bar est rempli de personnages qui ont du être étudiants il y a 20 ans, de jeunes filles aux tenues arrogantes et de vieux mecs qui ressemblent à des anglais. Je me demande quelle pourrait être une bonne définition du mot « beauf » et réalise en même temps que je suis dans le ventre de la bête, et que toutes mes explications n’y feront rien, personne ne verra le problème. Et tout ce beau monde a l’air bien décidé à danser tout son soul, d’ailleurs ça tombe bien, le juke-box se défonce. Tandis que nous essayons de maintenir une conversation potable, malgré le vacarme, la barrière des langues, l’ivresse de Sarah et le fait que je ne connaisse pas Luc, c’est le défilé et tout y passe : Cindy Lopez, Shakirah, Rihanna, et sûrement une flopée de merdes du même ordre. Luc me dit : « Rihanna, c’est une vraie chanteuse ». La soirée risque d’être longue. Les quarantenaires bedonnantes secouent leur moelle à qui mieux mieux, en souriant avec une sincérité désarmante sous leur maquillage bon marché qui ne masque pas 6 longs mois d’hiver et une vie de junkfood. Je me demande dans quelle dimension j’ai basculé et quelle est ma capacité à percevoir la réalité quand je me mets à expliquer aux deux doctorants avec qui je partage ma table que c’est quand même un boulot de connard, avoir le cul vissé sur une chaise pour être sur internet toute la journée et lire des livres, que c’est ce que font le trois quart des gens de leur temps libre, mais que dans notre cas, il se trouve des zozos pour nous payer pour ça. Autant te dire que mon petit discours ne fait vibrer personne et Shakirah reprend sa gueulante à qui mieux mieux. Je tente de me rattraper en mentionnant un article sur Beyonce et la pseudo-controverse sur la portée politique de son dernier clip, mais ça n’arrange rien. Ils tapent tous les deux du pied au rythme de la musique en attendant que je la ferme. Là dessus, Sarah se barre non sans s’être assurée que la semaine prochaine on se retrouve tous pour une piñata party. Oui oui d’accord. Une ou deux bières plus tard, nous quittons aussi le Laff, Alors que Luc essaie de me convaincre de prendre la voiture pour aller sur Hull, où il y a des super boites, mais alors vraiment super, l’horloge joue en ma faveur. Il est trop tôt. Je propose donc un tour au Dominion, le bar punk, en espérant ainsi annoncer la couleur. Faute de hockey, Luc scotche en arrivant le barman, plutôt massif, et sa grande crête rouge en spike. Quiproquo aidant nous évitons de nous faire servir par erreur deux pitchers de Beau’s et pouvons finalement nous asseoir et discuter. Rapidement, Luc a le mauvais goût de m’assurer que je suis une belle femme. J’opte pour une posture obtuse et un intérêt soudain pour les micro-histoires du bar. Luc a le mauvais goût de réitérer. Je lui explique donc que je me tais à dessein et que ses remarques ne m’intéressent pas du tout, d’ailleurs à la question est-ce que je suis lesbienne ou hétéro je n’ai pas daigné répondre, et en fait figure-toi que je suis féministe, et que malgré le fait que tu veuilles tout payer pour ne pas que je froisse ta galanterie, et bien on ne va pas baiser ensemble, ni ce soir, ni jamais, et je vois même pas l’ombre de la possibilité que ça te pose un problème puisque ça te propulserai immédiatement dans la case connard explicite. Ma stratégie marche pas trop mal, puisque Luc se sent obligé de se comporter tout à fait normalement bien que n’ayant plus qu’un intérêt modéré pour la suite des évènements. Je décide d’en rajouter une couche et impose assez impoliment des sujets politiques et des comparaisons culturelles à tout va. Au moment où Luc tente de briller par une citation culturelle, il choisit naturellement une référence appropriée et cite, l’air grave, L’Amérique de Joe Dassin qui lui semble parfaitement récapituler ce continent. Prise de vertige, je me revois récemment basculant, pour éviter une froid glacial, dans un intérieur chauffé qui vendait du soviétisme en vitrine tout en diffusant sur un écran géant cerclé de guirlandes argentées l’intégrale des vidéoclips de Joe Dassin, en commençant par L’Amérique bien sûr, et dont les portraits de Lénine semblaient tout prêts à suivre la chorégraphie. Je me dis que finalement, je m’entête à placer ma présence ici sous le patronage de Miller, mais qu’il faut peut-être que je me résigne à accepter l’auspice de Joe Dassin, à défaut d’un Van Vogt, dont la naissance dans le Manitoba expliquerait pourtant le monde des non-A. Je décide de sortir fumer une cigarette pour respirer un peu de réalité.
Devant la porte du bar, des gros loustics en shorts et casquette font tout pour donner l’impression qu’ils écoutent du mauvais hardcore, deux trois spécimens de jeunesse dorée passe un peu émechés, et par terre un indien dodeline sur son obole. Je croise son regard, il me salue. Comme il me salue à plusieurs reprises, je me rapproche. Peu assuré, il me tend une main écorchée et se radoucit en voyant que je la lui serre. Il se présente. Ambrose. Il m’explique que c’est un nom grec qui signifie la nourriture des dieux. Ça a l’air lourd à porter comme nom. Je m’accroupis pour qu’il m’en dise un peu plus. C’est le nom de son grand-père. En fait non pas exactement. En fait son nom, c’est Marcus Ambrose Peter. Marcus pour le nom de son vrai grand-père, Ambrose pour le nom de son grand-père d’adoption et Peter pour le nom du meilleur copain de son grand-père d’adoption. En fait il est l’ainé d’une fratrie de 8 gamins, mais sa mère est alcoolique, comme lui, comme toi, me dit-il, j’acquiesce ; il a suivi l’école et il était brillant, mais il a pas pu continuer parce qu’il fallait s’occuper des bébés. Pourtant la maitresse disait qu’il était brillant, il apprenait tout et il était intelligent. Et puis même aujourd’hui, il connaît l’annuaire téléphonique d’Ottawa par cœur et il continue à lire des livres. Je réponds maladroitement que c’est bien, qu’il faut qu’il continue à lire des livres. Puis il me dit qu’ensuite, il a perdu d’abord son fils, et puis sa fille. Et que c’est pour ça qu’il est là. En pleurant. Qu’il me demande rien. Seulement de lui dire bonjour. Just say hi. Je retourne dans le bar avec une boule dans la gorge en me promettant d’emmener Ambrose manger quelque part avant de partir. Je retrouve le bavardage inconsistant de Luc qui doit sortir les mêmes conneries sur le Canada depuis 5 ans. On part. J’évite pour la deuxième fois la virée automobile pour les boites de nuit de Hull, concède une expédition dans un club latino et atterris finalement au Pub 101. Quand on nous demande de payer 3$ pour rentrer dans le pub, je tique un peu et me doute que ça va être vinaigre. Mais bon. La salle où nous entrons passe de la musique de boîte de nuit, et n’a absolument aucun intérêt. Nous montons à l’étage où la seule table de libre est une grande table ronde cerclée de banquette épaisse qui fait ressembler le lieu à un casino de seconde zone. Un pauvre type joue ses chansons à la guitare sans que personne ne l’écoute, il jette de temps à autre un œil éteint au tournoi de vélo qui passe sur l’écran géant à sa gauche. Ici, les mêmes pauvres bougres qu’au Laff, 20 ans plus tôt. Des étudiants, probablement, qui se sont mis sur leur 31. Les filles sont presque nues, les garçons rasés de près, mais pas l’un d’entre eux qui ne parviennent à être sexy. Là encore, seulement de la chair qui passe l’année saucissonnée dans des anoraks et une ville de merde. La serveuse a pathétiquement frisé le bas de ses cheveux, elle s’enquiert de savoir si tout va bien pour nous. Après avoir bu péniblement nos bières, nous allons tour à tour aux toilettes, ce qui est l’occasion inestimable de découvrir le troisième étage du bar. Lumières laser qui balaient la pièce au rythme endiablé de la house-music, bar en longueur, tabourets noirs brillants, et 4 personnes perdues au milieu de cet immense espace qui se déhanche désespérément avec lourdeur pour suivre le rythme, sans vraiment y parvenir. Ils aimeraient bien être pris dans la musique, mais le défilé pour la queue des WC les distrait et je croise leur regard à l’aller, puis au retour. Je me sens tout à coup prise d’une extrême tristesse.
30 avril
Demain, Brad joue en concert. Un groupe horrible qui doit vaguement ressembler à Radiohead, avec un côté cold-wave. J’ai proposé à Sarah d’y aller, mais je viens d’apprendre que c’est une soirée du Comité d’Action Révolutionnaire Prolétarien d’Ottawa. J’hésite un peu.
4 mai
Aujourd’hui, en quittant l’université, j’ai croisé Angèle, ma collègue de bureau fervente catholique. Elle portait sa tenue de la vierge marie et racolait des mormons qui devaient se dire que c’était le monde à l’envers. Et malheureusement, on allait dans la même direction. Nous avons donc traversé ensemble le centre-ville et la rue Sparks où s’étalait une minable fête foraine pour petit enfant. J’ai obliqué vers Chinatown, mais elle aussi. Quand je m’en suis débarrassée, j’avais de loin dévié de mon itinéraire qui devait m’emmenait dans un concert punk et échouais dans une de ces affreuses chaines de cafés où l’on sert un lamentable thé glacé. La journée s’annonçait pourtant bien, et le grand soleil était plein de promesse. Mais la poisse, je passai la journée collée dans le bureau sans fenêtre à rôder désespérément à côté de ce putain de téléphone qui ne marchait pas, à attendre un hypothétique appel des États-Unis qui n’est jamais arrivé. Je me suis rabattue sur des moyens de communication plus sure et rédigeai une longue lettre d’une vingtaine de pages où je racontais des aventures merveilleuses. J’avais laissé en plan toutes mes urgences et me retrouvai plutôt dans la merde sans réussir à décider d’un quelconque plan d’attaque. J’allais devoir revoir mes échéances et mes grands projets à la baisse, je n’avais plus un dollar en poche et presque plus de cigarettes. Je continuais désespérément à accepter tout un tas d’obscures propositions de travail non-rémunéré et les jours filaient sans que je n’aie plus la maitrise de rien. J’étais écœurée et énervée. Je ne savais plus ce que la mauvaise humeur qui me guettais avait de culturelle ni si tous les récits fantastiques que je compilais avec ma plus grande sincérité avaient une quelconque réalité sortis de mes rêves. J’accumulais le courrier en retard. Je n’avais peut-être plus rien à foutre ici.
4 mai, plus tard
Le concert est au fond d’une petite rue, dans la cave d’une petite maison. Les punks sont égaux à eux-mêmes, dans une énième tentative de démonstration universaliste. Toutes les personnes à qui je parle finissent toutes par me présenter au même mec qui en a marre au bout de la 4° de me redonner le même flyer pour vendredi prochain. J’explique maladroitement que je n’ai pas facebook. Rien de très notable ne se produit en dehors des groupes, eux aussi peu notables. Je rencontre Sean et Alice.
5 mai
Jade a de nouveaux des peines de cœurs. On passe de longues soirées sur le patio à boire des bières. Elle met son chapeau de cowboy, celui qui est relevé sur les côté, et sa chemise à gros carreaux, moi je prends mes cigarettes, et dans les rocking chairs, on laisse passer la soirée en bavardant. Mais ça va pas très fort. Alors, une fois de plus, je déploie des trésors de psychologie de comptoir pour l’écouter. Quand j’en suis à lui dire que « tu sais, on peut pas se protéger de nos propres émotions », que j’ai évidemment proféré d’une voix grave et lente, pour l’assurer de toute ma compassion, elle renverse la tête en arrière, ferme les yeux et pousse un long mugissement extatique. Je me dis que son sandwich à la dinde, mayonnaise et moutarde doit être très très bon. Je le lui dis. Alors elle m’en propose, s’ensuit un quiproquo parce que je n’en veux pas, et elle finit par m’expliquer que son mugissement était dû à la puissance sémantique de ma phrase. Elle médite. J’allume une cigarette. C’est déjà mieux que la dernière fois, quand elle est allée chercher son carnet pour noter mes aphorismes à propos de je ne sais plus quoi.
9 mai
J’entame ma dernière semaine à Ottawa, dans la ville en fleur et au milieu de la profusion de petits animaux. Je passe mon temps à dire au revoir. Dominique, splendide quinquagénaire au nez arqué et aux gestes aériens, articulant joie de vivre et délicatesse, dans ses fêtes montréalaises pour célébrer le dégel, ou à Ottawa, dans des restaurants hors de prix où les assiettes à moitié vide sont témoins de nos discussions sur la pertinence révolutionnaire. Francis, toujours très chic, empreint d’Amérique, curieux, intelligent et regardant au-dessus de la ligne d’horizon lorsque nous dégustions des yaourts glacés ou des plats élaborés dans des restaurants français à Sandy Hill. Sarah, que je ne me représente qu’au Laff, bien que je l’ai déjà vu ailleurs, et la ribambelle d’hommes qui l’entourent : Josh, Rob, Lanny, Judy, et sûrement beaucoup d’autres, peut-être un peu séduite. Alexandre, les conversations qui ne sont jamais vraiment théoriques et pourtant tout le temps, nous entrainant dans des semi-conversations semi-personnelles où malgré tout se noue une affinité indicible, me laissant le loisir d’exprimer à outrance tout le flou dont je suis capable, peut-être un peu séduite, lors de nos cafés au Fleur Tea House, sur Sommerset ou lors d’un repas dans une petite cantine où il mange un club sandwich et je prends un hamburger et une demi-pinte de Mooshead alors que nous débattons de son modèle genre/sexe. Jérémy, sa discussion passionnante et ses airs de ne pas y toucher, son intellectualisme jamais pédant, ses sujets de prédilections toujours étonnants – la schizophrénie chez les hassidim – et son penchant très chic pour le jazz et le hardcore. Anne et Afaf, à l’accueil chaleureux, la curiosité politique et une nostalgie de Marseille relative alors que nous savourons un tajine et un 51 dans la fin de l’hiver montréalais et parlons toute la nuit pour se lever deux heures plus tard, éberluée et se mettre en route pour New York, hagarde. Jade, sous ses airs de midinette égoïste et capricieuse, au grand cœur et qui essaie de s’en tirer le mieux possible pour ne pas être une connasse là où tout la pousse à le devenir. Michael, sa bonhommie toute canadienne et ses chaussures de couleurs, toujours un mot gentil et une cigarette à partager. Margot, débordée, épuisée et disponible.
Le petit peuple de ma géographie à Ottawa, résumé en une semaine.
Et puis, comme des virgules, ceux croisés de passage, vite fait, entre deux gares, une fois ou deux. Claire et Marie-Agnès, le matérialisme forcené de Claire et le bel étonnement de Marie-Agnès, pianiste devant le monde, alors que nous assistons effarées à la manifestation annuelle contre l’avortement. Brad, une des rares personnes rencontrées ici qui avaient l’air si réelle. Disparu après une soirée à Irene’s qui s’est fini quelque part dans le Glebe à boire un horrible vin blanc dans des bricks de cartons et en tapant une mauvaise coke sur la table de nuit, à côté des crosses de hockey. Louise Toupin, imprimeuse puis bibliothécaire, et son caractère en acier trempé sous un humour redoutable avec une énergie comme seul le féminisme d’une vie peut en conférer. Sean, jamais recroisé. Zeina, se rappelant au dernier moment de ma présence avec une emphase un peu démesuré et m’invitant au restaurant dans la foulée. Zoi, Corrie et Anna, peut-être Shoshanna, croisées, entre Chinatown et l’université. Jonathan Lorange et son érudition qui cachait mal sa bêtise, malgré sa gentillesse. Et une poignée d’autres, plus ou moins notables, Heather, Moira, et tout un tas dont j’ai oublié le prénom, peut-être certains mêmes que je n’ai jamais vu. Et la ville et ses anonymes, ceux à qui ont demande l’heure, qui vous demande de l’argent, qui se demandent ce qu’ils foutent là, les discussions de comptoir ou de trottoir, tout ce qui dessine pendant 4 mois une vie quelque part, n’importe où, même au fond du trou. Mais c’est ma dernière semaine. Il est temps de dire au revoir, de tirer un trait sur ce qui est déjà passé, de regarder vers l’avant, de ne pas savoir ce qui va s’y passer mais d’y aller, sans regrets et avec toute l’émotion dont mon cœur est capable, encouragé par le printemps qui chante, et l’amitié témoignée par tous ces gens le temps d’une rencontre ou un peu plus. Le temps d’ouvrir une fissure dans le mur et de regarder passer un peu la lumière de l’humanité.