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Colère Number Deux

Et cette colère qui ne passe pas. J’épuise mon corps et vide ma tête, je sature mes muscles, remplis mon estomac, occupe mes mains, concentre mon esprit sur des points longilignes, mais rien à faire, je ne décolère pas. J’ai aussi épuisé l’immense stock de dialogues imaginaires qui se tiennent toujours tout prêts, j’ai joué toutes les scènes, toutes les options, tous les médias, mais rien à faire, je ne décolère pas. Je prends des airs polis, je prends l’air, et j’arrive nulle part. Mon corps n’est même pas fatigué de la longue nage que je lui ai imposée. La vaisselle n’a rien fait à l’affaire, et le grand ciel bleu qui irradie par la fenêtre ne change rien. Je suis dans une colère noire, une colère terrible, une colère destinée à une seule personne sur qui seulement je pourrai décharger les milles mots tranchants et la gamme de mes intonations de glace sur laquelle je sais si bien jouer. Je concentre toute mon énergie sur le jouet que je viens de perdre et dont je fais une poupée vaudou sur laquelle je compte bien m’acharner. Je manigance, je planifie, je suppose et élucubre des malédictions et des stratégies de venin passant de la furie primaire aux élaborations délicates de revanche à long terme. Je tourne en rond dans la cage de mon mécontentement, fulminant des oracles de misères éternelles. Je ressasse des formules magiques infernales et je sens mon cœur battre d’excitation et d’indignation. Je suis offusquée, froissée, humiliée, blessée. Serrant mes dents à les briser, je me drape dans ma rage de cire. Mes mâchoires supportent à grand peine la tension que je leur impose et mes tempes battent la mesure de ma colère démesurée. J’irradie tant de colère que le soleil s’est caché et que les plantes se recroquevillent sur mon passage, effrayées. Je rêve à haute voix des promesses d’assassinat et de supplices complexes. Mon champ de vision se rétrécit tandis que je profère des insultes meurtrières. Je ne décolère pas. Je sens déborder de mon crâne des vapeurs d’énervement qui brouillent la lumière, des vapes de méchanceté pour aplatir les misérables agissements de l’objet du délit. Je plie sous le ressac des coups de revolver imaginaires que je distribue et, arrachant tout les morceaux de papiers que je trouve, je me défoule sur la dépouille de la tranquillité. Je sens ma nuque douloureuse criant pitié pour que je relâche la tension nerveuse. Je sculpte avec cruauté l’écheveau de mes sentiments trompés. Je me sens trompée, blessée, piqué à vif, les nerfs lancinants et la bouche desséchée. J’ai les yeux grand ouverts comme un fou à l’apogée de ses délires. Et je ne sais que trop bien qui est l’objet de ma colère, que je rêve d’étriper sauvagement. Je ne décolère pas.

Posted in Amants, Les passions imaginaires.