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Confusions

Dans le Chinatown d’Ottawa, entre deux marches frigorifiques, je me jette dans des cafés, m’engouffre. Chaque endroit est dédié, minutieusement travaillé pour parachever le simulacre. Un anonymat nouveau, tout occidental, reléguant l’imprévu à la folie, et l’indomptable au cinéma, tandis que je débusque dans mon ventre des marées d’amplitudes tropicales où l’exotisme tient bonne place sans que j’arrive toujours à le faire taire.

Entre mon ressenti et mes envies aveugles, entre mon souvenir et ma morale, entre mon futur en forme de page blanche et mes déambulations sous la neige, en quête d’une beauté fantasmée précisément pour être introuvable, en pensant aux écrivains méprisables de Miller aveugle à lui-même, je tente de m’inventer des possibles.

En me félicitant amèrement d’avoir enfin trouvé une normalité –qui m’intriguait tant– dans la zone hors-sol qui fait l’étranger, d’avoir laissé moi-même là où je me trouvais, c’est-à-dire à côté de la plaque, pour m’inventer une vie sans tâche et sans esquille. Une vie sans écharde. Lisse et morne et toujours étonnée.

Fini le temps des déclarations

Fini le temps des présomptions et des éclats de voix

Tentant l’équilibre entre le maquillage de mon passé en passe de devenir fardé comme une vieille pute qui travaille bon marché, l’électrocardiogramme plat de mon présent qui défile comme un long voyage en train, les vapeurs de morales qui se dissipent et fondent comme neige au soleil, et les lieux qui font désormais parties de mon squelette, villes incarnées battant des pulsations désaccordées, sur lesquelles je finis tant bien que mal par me caler. Tentant cet équilibre pour la prouesse, et peut-être par dépit, j’explore les saturations satinées de ma patience et ma capacité nouvelle à rester sans broncher au milieu des mouches qui recouvrent mon visage.

Rêvant tout haut aux mille supplices de l’abandon et de l’aplatissement, je regarde tantôt comme Miller, qui est décidément de tous mes voyages, tantôt comme Tchouang-Tseu, nouveau compagnon bille en tête, je regarde à distance mes agissements et les mille mouvements de mes muscles qui finiront probablement par m’amener dans un nouvel ailleurs tout aussi surprenant, tout autant, les années impairs de mes ans, qui sont, comme chacun sait, les meilleurs en ce qui concerne les irrégularités.

Je continue de courir, aveugle, hallucinée, les yeux grands ouverts sur le vide, comme absente à moi-même, tandis que, dans les moments d’immobilité, une conscience seconde me décrit patiemment ce vide, cette apesanteur et me recommande de surtout, surtout ne pas m’arrêter, d’une voix rauque et angoissée, son haleine chaude tapant dans mon cou. Elle m’enjoint à entretenir cet étourdissement qui dure depuis des mois et des mois, elle marmonne des suppliques incantatoires, pensant me rassurer, elle manigance des mancies rationalistes en remuant ses doigts osseux autour de mes paupières, évoquant d’un même mot les bananiers, les étendues de neige à vous brûler la rétine, et les pierres insolées qui surplombent la mer bleu foncée là-bas.

Les tons de l’eau, vert et bleu et gris et blanc, les mouvements et les immobilités évoquées sont toujours si nombreux qu’il est impossible des les discerner, de les penser distinctement et ensemble. Ils me percutent tour à tour, ils se brouillent et m’emmêlent, ils m’étourdissent et me ramènent à ma course aveugle, à ma musculature courbaturée, avec, sur la langue, l’amertume d’un souvenir à moitié identifié. Je cherche pendant quelques minutes à me remémorer, à trouver à tâtons contours & contenus, un lieu, un nom, un sentiment. Mais tout s’évanouit et, l’esprit vide à nouveau, je roule, l’air absent, une poussière entre les phalanges de mon index et de mon pouce, soudain apaisée par les minuscules vibrations qui se répercutent, cristallines et délicates, le long de mes terminaisons nerveuses.

À l’écoute des bruits de mon corps qui s’amplifient dans la caisse de verre qui m’enserre, je délaisse le monde extérieur pour quelques heures. En tête-à-tête avec moi-même, ramenée aux besoins immédiats de mon corps : désirs, satiété, liquide, peur, colère, joie, surprise, fatigue et repos, repas – je m’apprivoise enfin et je n’ai plus peur ni de me tourner autour, ni de tourner en rond. Laissant enfin échapper des pans entiers de moi-même à ma compréhension, m’étonnant et m’agaçant tour à tour, toute entière dédiée à moi-même, jusqu’à l’absence.

Et lorsque j’aurai exploré jusqu’à la moindre parcelle de moi-même, jusqu’à ne plus rien voir et que la double-voix puisse discourir sans entrave ni jamais s’accorder. Lorsque j’aurais élargi les appuis de ma construction jusqu’à ce que des montagnes puissent s’y glisser avec leurs rivières, alors, je reviendrai au monde, et à nouveau je raconterai des histoires qui ne seront plus éraillées, qui cesseront de tourner en rond, des histoires qui pourront dérailler jusque dans les recoins du vaste univers, je serai toute entière dédiée aux romances et aux fantasmagories, frelatées et délicieuses, qui vous obligeront à parler, qui briseront glace et silence, et reviendront à la folie, comme de juste, au souvenir malmené et à la passion, enfin court-circuitée, enfin irradiant nos corps.

Et il n’y aura plus de question de qui que tu sois.

Et il n’y aura plus de question de où que je sois.

Il y aura toute les villes que j’aime et où j’ai aimé, mon corps brûlé et couvert de suie et toi que j’aime, resplendissant et irradié, qui que tu sois.

Posted in Géographiques, Villes.