« But, you mean… »
Non, c’est rien. Garde les yeux ouverts. Ça va aller. On ne peut pas sans cesse refaire ce qui a été fait. Et la nouveauté qui me semble douloureusement indélébile s’évapore sitôt que je fouille dans mes vieux papiers et mes souvenirs consumés.
Cette absence de mouvement, l’inconnue qui prend toute la place dans mon incroyable vie, me terrifie, me terrasse. Et si parfois je pleure, si je n’ai plus le goût à rien, si je ne me console de voir toutes ces choses stupéfiantes que parce qu’elles ne sont que potentielle poésie – mais redites, seulement redites, c’est qu’il y a encore dans mon ventre cette boule qui me rend vivante. Cette boule de passion et de tragédie, coincée au cœur de mes viscères pour magnifier le caractère insupportable de la platitude et de l’effacement.
Peut-être que tout autour de moi, ces miroirs aveuglants ne renvoient que les éclats de ma propre voix. Je peux me boucher les oreilles, je peux me rouler par terre. C’est parce que je suis vivante.
Je m’invente à chaque instant de nouveaux drames que je tiens jalousement silencieux. Que je chéris aux creux de mes mains, que je contemple et dont j’imagine avec délice l’insurmontable et affreuse complexité.
Il n’y a pas de jamais.
Funambule, je continue sur le fil qu’une araignée a craché le jour de ma naissance. Toujours enivrée par la perte de l’équilibre. La colère, l’envie, la jouissance, l’ennui sur la route de ma vie, et la partition de mes mots qui se perdent, peut-être pour toujours, et résonnent dans le désert. Désert aride, dont la chaleur distord ma perception. Désert hostile, au silence redoutable. Sans autre espoir que le grincement de mes dents et l’émerveillement.
Et toujours, toujours, au plus profond de moi, l’envie tenace, indestructible de me raconter des histoires.
Je ne suis pas un personnage d’eau ou de pierre. Ma chair vibrante est le terreau terrifiant dans lequel explose mon imagination.
J’ai enfin passé la frontière. Enfin traversé. Enfin pénétré dans le monde. Où la réalité n’est plus que le fruit de ma fiction diurne. Seule et triste le soir, car, enfin, toute la journée a été la scène du spectacle qui m’est seulement destiné. Enfin livrée en pâture à mes démons adorés. Enfin rongée par les dragons poilus de mon inconscient. Enfin rejetée, épuisée et brisée, sur les roches du rivage de ma réalité.
Aujourd’hui, 20 avril ou presque, l’araignée a dévoré son cocon d’ébène et la pensée rationnelle m’abandonne, peut-être avec nostalgie, aux délires des océans d’émotions.
Si je n’ai plus peur des monstres, c’est parce que je suis passée du même côté. Devenue l’un d’eux, j’habite dans le somptueux domaine des ombres. Métamorphosée, les yeux sans paupières, je n’ai plus de répit.
Enfin la frontière a éclaté.
Oh oui, c’est risqué. J’y perdrais peut-être, au prix de vives impressions, l’expression et tous les mots qui restent à inventer. Mais, sans m’en apercevoir, la force des choses m’a attrapé la nuque pour me faire vivre la plus faste des vies et jouer au plus dangereux des jeux de société. Le vrai. Celui où tout est à l’intérieur de mon crane.
Et enfin, je peux assumer la frayeur qui m’empêche de respirer, la savourer et la sentir pleine et entière dans tous les espaces incarnés, sans artifice, sans culpabilité, sans excuse. La vivre dans une folie qui ne pourra qu’appartenir à la réalité. Et, misère ou faste de l’humanité, par le hasard des plus belles rencontres qui se font sur le toit du monde, ma folie ne pourra qu’exister, ni vengeresse ni dominée, mais belle et indomptée, pour ce qu’elle vaut, pour ce qu’elle est, et des humains, et mon humanité s’en nourriront sans autre possible.
J’ai enfin trouvé ma place dans la tragédie du monde. Sous les auspices de mon araignée, je souhaite que rien, rien ne m’en fasse dévier.
Et toute la littérature à mon secours, mon chamanisme désenchanté et délirant, constitue les amarres de mon corps immobile au monde rongé par la détresse et l’insanité.
Propulsée dans le vivant, incapable d’y faire face. Dans cette incapacité se trouve le mouvement de ma vie. Celui où j’éclos, renouvelée à chaque instant. La respiration du monde, qui n’est pas si mal intentionnée, sur laquelle j’essaie, jour après jour, de calquer mon rythme, quelle que soit la température, quel que soit le ressac.
Ce soir, je me rappelle que les spasmes qui m’étouffent et m’égarent, qui tordent mon corps et lui font mal, ne sont que les battements de mon cœur, les reflux de mon sang dans mon être, vivant.
Dans le prix à payer de la jouissance et de la douleur je trouve toute la saveur de chair et de sang de la vie.
Même quand je ne peux plus regarder par la fenêtre, même quand je ne vois plus les marronniers fleurir, même quand je ne peux plus te regarder dans les yeux. Même quand l’urgence et la beauté se sont fait la malle et qu’il n’y a plus rien autour de moi, la vie qui agite mon corps, si puissante, a encore la force de m’offrir la douleur et la jouissance.