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Hong Kong, trois ans plus tard

Je sens encore nettement la trace brûlante des papillons qui bourdonnent dans mon ventre, font frémir mes cœurs et trembler mes phalanges, alors que le A22 traverse l’ouest de Kowloon pour m’emmener à l’aéroport. Une immense joie triste s’empare de moi. Je vois dans la vitre mon sourire malgré moi qui se peint sur le paysage, les derniers instants de Hong Kong, une fois de plus. Un sourire que je ne peux réfréner à la sensation d’être ici, de cette plénitude extraordinaire, de la beauté foudroyante. Être ici, à Hong Kong, comme au centre du monde, comme sur l’exact point de gravité de mon corps. Une joie intense, qui mélange familiarité et dépassement, une hétérogénéité sauvage qui me laisse pleinement participer à sa folie, qui m’offre ses rues infinies comme terrain de jeu pour de vrai, une liberté absolue, un condensé d’humanité et bien plus que tout ce que je pourrais imaginer. Une évidence percutante, comme un électrochoc de vivacité : là, plutôt que n’importe tout ailleurs. Ici, dans l’électricité du quotidien, dans la foule compacte et amie, dans le délire des jobards fabuleux, des horribles mercenaires de la finance, des vieux écarquillés, des jeunes hommes magnifiques, des quartiers déglingues, des jeunes femmes passionnées, des écervelé.es qui piaillent au feu rouge, des dix mille et une vie démultipliées qui se croisent, se chevauchent et se percutent. Hong Kong bumped into me like none ever did. Sorry darling, Hong Kong did better. La ville me fait frémir, me submerge de plaisir, mon amante la plus passionnée, Hong Kong qui s’est enfin dévoilée. Cette vitre qui me séparait d’elle voilà encore quelque mois, s’est enfin brisée, sans crier gare, réduite au néant, m’offrant toutes possibilités d’être les dix milles êtres que j’ai toujours rêvé d’être sans fausse note, sans question, sans accroche. Juste l’immense potentialité d’être enfin ce que je suis, ici, à Hong Kong. Le plus beau cadeau que la vie puisse me faire.

Le chauffeur du bus m’a accueillie avec tous les égards du monde, et m’a recommandé de faire attention à moi. Je monte dans le bus, et une fois à l’étage, la tête posée contre la vitre où le paysage défile, mon au revoir à la ville, je savoure cette joie de velours qui le dispute à la tristesse immense qui m’envahit depuis hier, à l’idée de quitter la ville. Mes yeux se remplissent parfois de quelques larmes de déchirement, le cœur serré, le cœur griffé par le départ, et l’appréhension du retour à l’occident. Tout à l’heure, mon amie A. m’a serrée dans ses bras à plus de reprises qu’il n’en faut dans le métro, et ce matin, le jeune garçon avec qui je me suis surprise à passer la nuit, tout simplement, sans heurt et sans problème, ce jeune garçon qui m’a surprise a laissé sa carte, on reste en contact. Cette carte que je veux ranger dans mon portefeuille pour ne pas la perdre, et qui s’envole dans les escalators de Yau Ma Tei, Exit C, se coince dans un recoin, et moi, comme s’il s’agissait de la chose la plus importante de ma vie, qui lâche ma valise débordante au beau milieu des escaliers pour courir après le petit bout de papier, que je finis par récupérer. J’ai une gueule de bois de tous les diables. Je suis heureuse et épuisée, moins par le sexe que par la surprise et la beauté des accidents de la vie. Un jeune homme plein d’images dans la tête rencontré par hasard autour de la table d’une petite cantine de rue, qui frime un peu en m’aidant à passer la commande en mandarin et me tient le crachoir, entre maladresse et séduction d’un soir. Mais son goût du bizarre l’emporte, et nous voilà à écumer les bars, à nous soûler pendant que je pérore et étale de grands discours savamment teinté d’étrange facile sur la vie en général, ou sur maintenant en particulier. Il n’est pas effarouché et ça me plait, sans que je m’en soit encore rendue compte. Nos itinéraires se croisent, il arrive de Mumbai comme je quitte la ville pour Marseille. Le temps d’une soirée, Hong Kong est notre terrain de jeu. Qui sait ?

Mais au-delà de cette jolie dernière soirée, Hong Kong continue à résonner de mille et une voix, autant de rencontres qui me tiennent aux abois. Il y a eu A. à Mong Kok, une détermination réservée, angry A., maybe pas si angry. Puis R., la chinoise d’Europe qui sans jamais en parler ne cessait de dépeindre les classes populaires de Mong Kok, et le jeune cheval fou qui fantasmait un féminisme diabolique bientôt battu en brèche par de jeunes américains se battant noblement pour leur droit à jouer aux jeux vidéos. S., aussi, et des inconnus sans prénom, des vieilles femmes se drapant incompréhensiblement dans le drapeau colonial, et la police toujours là, impassible, impavide, des jeux de créneau impossibles pour séparer ruban jaune et ruban bleu. Tout le petit monde des parapluies de Mong Kok, et leur entêtement à se tenir là, quoi qu’il advienne, quoi qu’il soit possible. Là, comme un nouvel espace pour que se produise le ferment de l’humanité, le partage des savoirs, le temps qui s’immobilise, et la rue où l’on peut enfin s’arrêter, parler, parler pendant des heures, de la situation politique comme de nos dernières frayeurs, de nos vies respectives, de ce qu’on fout là, de ce qu’on ressent, et des jeux de mots inhérents à tout incident de parcours qui vient briser la continuité du quotidien assoupi.

À Admiralty, C. m’a longuement parlé du mouvement et des difficultés, de ce qu’il pouvait faire, m’a patiemment traduit un à un les slogans qui se peignaient partout, d’une tente à l’autre, a généreusement partagé un peu d’encre et de traduction pour ancrer en moi un souvenir malicieux et complexe. En rôdant autour des ateliers de sérigraphie mobiles, parfois adossée à l’église tout aussi mobile, on a débattu du postcolonialisme, de la lutte des classes, de la démocratie à Hong Kong, et C. qui veut être volontaire, et qui refuse simplement un pouvoir d’état qui menace de s’abattre sur lui et eux.

Il y a eu X. rencontré lors de cette effroyable randonnée qui m’a vue piégée par la nuit, les deux types sur le bord du chemin et ce vieil hongkongais qui nous a donné sa bénédiction. X. qui s’est cassé la nuque ce week-end, qui travaille pour une agence de presse chinoise et qui répond parfois « secret défense » aux questions que je lui pose. J’ai failli avoir l’intention de coucher avec lui, mais ça aurait été vraiment pervers de coucher avec un type qui travaille pour la propagande gouvernementale chinoise, non ?

Puis il y a eu S. et M., de nouveaux amis improbables, chasseurs de coupons et de réductions, une vie rangée mais bien remplie, et un perpétuel grand écart entre une sensibilité et un conservatisme ancré. C.-t., l’idéologue radical du localisme, et son organisation passionnée. Qu’A. a tôt fait de me resituer comme un drôle de bidule, qui sait pro-chinois, qui sait trop radical, qui sait. Et la stupéfaction de rencontrer cette lutte sans aucun point de repère idéologique historicisé pour la saisir.

Il faudra aussi mentionner les rencontres répétées avec R., C., M.-t. et sa gentillesse débordante, C.-r. et ses lunch de ministres, où je finis toujours à côté de M.-t., l’homme au nom magnifique. E., transformée, apaisée, descendue de ses grands chevaux. A. et F.-h. et leurs airs de toujours comploter quelque chose.

Puis Macau, cette journée dans ce nouveau campus universitaire déserté sur un bout de terre chinoise prêtée à Macau à grand renfort de fer barbelés sur l’île de Hengqin. Rencontre avec T. et sa douce et intelligente bienveillance, le débordant T., incroyable personnage tonitruant et malicieux, puis l’odieux T. qui se comportait comme si j’essayais de lui vendre un aspirateur dont il n’a pas besoin. La journée conclue à Taipa, puis Macau le soir, les jeunes gens à casquette qui trainent sur les bancs le soir en sifflant les filles, et le quartier philippins, et puis ça fait du bien ! Le lendemain, je retrouve E., F. et N. au casino, drôle de lieu de rendez-vous. On écrème le food court et F. tente des plaisanteries en chinois qui visiblement ne passent pas. Et, comme il se doit, la journée à marcher dans le vieux Macau et le port intérieur, à en écumer les ruelles, les senteurs, et le déglingue. En flânant on s’arrête devant une échoppe de thé et je propose à E. de rentrer. Nous demandons des renseignements sur une petite galette de thé (pu-erh, année du dragon), et il n’en faut pas plus pour que le très séduisant jeune homme s’installe avec nous autour de l’immense table de bois pour entamer la cérémonie du thé. Nous bavardons infiniment lui et moi, sur mille et une complexités du thé en dégustant savamment les feuilles émiettées qu’il nous sert indéfiniment dans de minuscules coupes propres à la dégustation délicate. Je suis entièrement séduite par ce jeune homme splendide, et parlerais de thé pendant le reste de ma vie s’il fallait décider ça tout de suite. Il est resplendissant, d’une douceur magnifique, d’un intérêt remarquable pour un sujet qui ne m’est pourtant pas très familier, je me découvre une passion pour le thé et tout autant de questions. Nous échangeons des you guys dans un jeu malicieux. C’est un moment chaud et agréable. Quand en sortant, E. me fait remarquer que le jeune homme me regardait très gentiment, j’en suis toute émue.

F., oui Zhuhai aussi, bien sûr, une semaine de flottement, le temps de l’atterrissage, des barbecues et des dumplings, des allers-retours en bus à n’en plus finir le long de la côte et toujours à chercher les trois yuans nécessaires. Puis Shenzhen qui m’a charmé, la friche artistique, la petite cantine où on a regardé Fast and Furious projeté sur le mur avec les employés de la cantine, sans se comprendre mais suffisamment pour se taire, puis la nuit dans ce tripot qui paraissait un hôtel standing et qui s’est avéré un lupanar chinois.

Cet opéra cantonais, un soir à To Kwa Wan, les petites gaufres au lait concentré, ce mauvais film de John Woo, les délicieux jus de mangue au sago, et cet incroyable film de Jiang Wen, à la Cinematheque. Le hotpot deluxe avec A., les heures passées à la grande bibliothèque centrale de Causeway Bay, baignée de soleil à travers les grandes vitres qui surplombent Victoria Park. L’anniversaire de S., le caviar, le champagne, les canapés de mangue et foie gras, une discussion d’une sincérité touchante avec M. sur le balcon à fumer cigarettes sur cigarettes en se faisant des confidences. L’aventure pour rentrer, et l’emprunt de téléphone. Le minable musée Sun Yat-sen. L’expérience chez le coiffeur, attentif et doué. L’expo à Wan Chai sur les parapluies et la conférence du CEFC sur le capitalisme d’état en Chine. Le jeune inconnu splendide en fauteuil roulant dans l’ascenseur qui remonte d’Admiralty Station, et son regard intense qui n’en finissait plus. Tous ces jeunes étudiants interrogés sur le genre, interloqués et répondant pourtant à l’injonction de brouiller leurs catégories. Toutes ces soirées à Mong Kok, et les bières avalées seule au Sense 99 et au Club 71, en rencontrant des gens étonnants et beaux.

Le ferry, enfin, ce temps passé sur la passe, où je retrouve intacte une émotion que j’avais oublié. Cet exact même sentiment que celui que je ressens en entrant dans Marseille par l’A55, lorsque le ruban de béton surplombe l’immensité du port et que les couleurs explosent, le bleu farouche et sauvage de la mer disputant à la blancheur, au métal et au béton toute l’insolence insolée de la Méditerranée et sa folie. Ce sentiment qui me fait ressentir l’extrême beauté et la sensation d’une familiarité intense avec cette beauté qui toujours me percute à nouveau et me rappelle que je lui appartiens. Là, dans le port aux fragrances, cet exact sentiment d’une beauté percutante tissé d’une familiarité amie, si désorientant.

Et puis, encore, ce dernier soir, où je pensais aller avaler un morceau vite fait dans la petite cantine de rue à Central, nichée sous les escalators, avant de tracer passer ma dernière soirée à Mong Kok, et l’irruption de ce jeune homme, anglais parfait, séducteur séduisant, maladroit par jeunesse, et peut-être innocent, se saoûler à Sheung Wan, et le ramener chez moi, dans le petit appartement, faire l’amour simplement, dormir, se réveiller et faire l’amour à nouveau en parlant des grandes choses de la vie sans y mettre d’importance. Un corps d’éphèbe, facile à choquer, gentil, dégourdi et subtil. Il arrive à Hong Kong comme je pars. Qu’est-ce que je vais faire de ça, à part lui demander ce qu’il pense des coïncidences ? Non, je n’ai même pas osé. Laisse une chance à Hong Kong, A., elle le mérite. Elle mérite même plus que ça, elle mérite qui tu y traines des mois durant, que tu la détestes et que tu ne puisses plus vivre sans elle, qu’elle te dévore et t’ensorcèle. Laisse la faire, laisse lui champ libre pour faire de toi ce qu’elle veut. Elle a changé ma vie, elle est là, elle est familière, je l’ai et elle m’a, je suis là comme je serai de là. Je suis de ces arrivants dans ce port comme je n’ai jamais été à Marseille. Ville adoptée qui décuple l’intensité de tout ce que je vis. Rencontres de hasard, la ville se livre et m’excite, me passionne et je me love dans l’étrangeté qui disparaît comme une vapeur d’eau entre chien et loup. Je suis là, je suis à Hong Kong. Je suis à Hong Kong, comme on est à l’humanité.

Ici, à l’aéroport où le A22 vient de me déposer, déjà je ne suis plus vraiment là, je tremble légèrement, je ne veux pas partir. Je ne veux pas partir. Je suis à ici. Mais déjà tout s’efface, les gens redeviennent ces anonymes froids et distants, plus d’amitiés, plus de complicités à tous les coins de rue. Je ne sais pas ce que je vais trouver à Marseille, si ce n’est une ville grise dévastée par le froid et la morosité. J’ai déjà froid. J’ai déjà peur. Je ne veux pas partir.

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