Chers, très chers amis,
Toi, tu reviens de la mer, encore tout ébouriffé de soleil et le sel qui brûle ta peau languide. Tu déambules dans la ville vide et essoufflée, raclant les coins d’ombre que tu peux arracher à la splendeur solaire. Les copains sont partis explorer de nouveaux mondes à la recherche d’un peu de pemmican à enduire sur leurs sabots, les compagnons de route, peut-être toi, se sont glissés avidement dans les interstices de la géographie mondiale, certains, peut-être toi, ont cédé aux tentations de l’ubiquité pour saluer les vestales et les stryges du Levant. D’autres, peut-être toi, ont rallié le passage méridien, quelques jours seulement, pour venir s’abreuver aux anciennes eaux de La Plaine et par là raviver le souvenirs aigu des amitiés magnifiques qui nous tiennent debout. Les autres, peut-être toi, poursuivent sans répit l’aride confection de l’extraordinaire quotidien. Tous travaillons en orfèvre à tisser la complexité du monde sur lequel nous nous éparpillons en insectes affolés, récitant en murmure les épopées des joies et des peines infinies.
Mais il est temps, un instant, de reposer nos petites pattes, de lisser nos ailes et nos antennes de capricornes, de cesser nos errements de scarabé.e.s, un moment au moins. Il est temps de rallier le grand rassemblement des mouches pour faire le point sur les chambardements à venir. Dans une semaine exactement, commencera le grand bourdonnement. Pendant une nuit, nous pourrons brûler nos dernières cartouches à la flamme des lumières artificielles. A la nuit tombée, rends-toi dans la rue qui descend. Presse le petit levier sonore qui fera basculer la lourde porte de bois sombre. Franchis les deux étages rouges, et pénètre dans le petit appartement au dessus des jardins suspendus. Là, tu pourras doucement commencer à jouir de la multiplicité des passions crasses, de la variation des innocences obscènes et diamantées, de l’entremêlement farfelus des joies ivres et, qui sait, peut-être d’un peu de pemmican. De tout cela, rien n’est sûr, évidemment, rien n’est sûr. Mais il y aura toujours là au moins quelques complices pour assouvir notre soif insatiable de s’entasser les uns contre les autres, de saturer l’espace pourpre de nos vapeurs discursives, et de nous sentir vivants jusqu’à toujours.
Car il est temps de ne plus rien célébrer d’autre que l’immédiat perpétuel. Quels que soient les départs et les arrivées, quels que soient les virages que nous empruntons, les rivages que nous explorerons, il est temps d’à nouveau nous émerveiller de tout ce qui nous tombe sous la main.
Samedi 30 août 2014, à la tombée de la nuit.