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Italie, mars 1953

La lumière est claire, dehors, un peu froide. Ça fait de belles couleurs à la fois tranchées et douces. Il y a une très légère légère brume qui donne une touche grisée à l’ensemble, comme de minuscules particules suspendues, un peu partout vers l’horizon. Les immeubles se tiennent bien droits dans leur fraicheur. Volets ouverts, sans bouger. Ils ont l’air un peu guindés dans cette immobilité, mais ils le portent bien.

1953.

Sur ma main, du sang. Un vilain rouge qui fait des dégradés par à-coups. Un peu épais, foncé, un peu trop clairs, dilués. Ça s’étale sur mes doigts et ma paume. C’est chaud, chaud comme l’intérieur du corps, comme ma propre tripe et ça sent. C’est visqueux et ça sent. Je m’assois sur le bord du trottoir un peu accablé, un peu saisi.

Fin du mois de mars.

Il y a des promesses de retour à la vie, un peu partout. Toujours des promesses…

Comme par inadvertance, je n’arrête pas de fouiller avec ma main dans mon ventre qui fait de la douleur. Mon manteau est tout froissé, sali. Ça me fait mal, et ça me fait grimacer. Je me caresse à l’intérieur, je pense. Mais même ces pensées qui font semblant d’être détachées, ne me soulagent pas. Je suis cloué au sol, la panique même a préféré glisser dans le caniveau et se barrer. J’ai les yeux ouverts, comme les volets. Je vois sur ma peau, sur mes vêtements, les mêmes couleurs froides et vives de la fin de l’hiver. Moi aussi, à présent, j’ai l’air guindé.

Et mon cœur qui glousse, qui se contracte comme une petite boule apeurée. Mon cœur effarouché qui continue à jouer le même morceau usé. Et chacun de ses tressautements secs de petite bête affolée envoie une courte giclée de sang qui déborde du grand sac percé que je suis à présent. Je me sens triste et mou.

J’essaie de relativiser. D’amorcer un mouvement. Je vois quelqu’un passer Hé ! qui me jette un regard dans lequel je comprends que je ne suis plus qu’une boule d’aluminium froissée, contre laquelle on met un coup de pied pour la regarder rouler jusqu’en bas de la rue. Je me manifeste, quand même, un peu. Quitte à déranger l’ordre des choses qui commande aux boules d’aluminium froissées de ne pas broncher. Je fais des petits bruits et je secoue mes bras, mes avant-bras. Une mouette vient me regarder de près, avec sa tête de côté et son œil trop circulaire, seulement.

Je ne peux que remarquer l’odeur de mes nerfs qui commence à se répandre, de façon vulgaire, en laissant traîner des acres qui ne se dissipent pas malgré la fraicheur. Ou très lentement. Au loin, quelqu’un joue un morceau de piano irritant et sans aucune volupté.

Italie, mars 1953. Gênes.

Je m’enfonce dans mon manteau, je me suis un peu allongé.

Je suis fatigué, maintenant, d’être un grand sac percé. Je suis fatigué de goutter si lentement, d’assister à ma dilution étalée sur le goudron. Je porte toujours ma main en écharpe, un peu rentrée à l’intérieur de moi. J’ai l’impression d’avoir un peu d’allure, comme ça. Mais je suis fatigué.

Je m’appelle Icilio.

Vous qui passez là-bas, dans l’autre monde du trottoir d’en face, promettez-moi, avant que j’en finisse, d’avoir, une simple fois dans votre vie, une pensée pour moi.

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