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Journal

Juillet 2010.

Ce matin, je me suis réveillé. À première vue, rien à signaler.

Ma petite sœur revient d’une sortie. Elle a ramené une brique lait. C’est plutôt bizarre. Je le lui fais remarquer. Elle dit que je divague. Bien sûr. Arlen n’est toujours pas rentré. Il s’est passé quelque chose, c’est sûr. Il a dit hier en partant au milieu de la nuit qu’il allait régler une histoire. Moi, c’est le genre de réplique qui me fait rire. Mais bon.

Comme ça fait déjà une heure que je tourne en rond dans la carrée, je décide de sortir. Je passe le petit pont, j’enjambe le talus et me souviens que hier soir j’ai un peu forcé sur la fine en fin de soirée. Me voilà sur le périph. J’ai pris une veste, mais il faut trop chaud pour la porter. Je retrouve au fond de ma poche gauche un morceau de sucre Sweet Things. C’est pas du vrai. Un succédané américain dans un sachet en papier rose. Sur mon corps, je sens l’odeur de quelqu’un d’autre. Tiens ? J’avais oublié… je me pencherai sur la question plus tard, c’est pas le moment de se disperser.

J’entame le Boulevard des Mines, où il y a beaucoup trop de voitures. Je ne sais pas très bien où je vais, mais en vérité, j’ai bien deviné. Je vais pas me la faire à l’envers. Je rêvasse aux montagnes de l’été dernier en attendant d’être à bon port. Et j’y suis plus vite que ce que je pensais. Je sonne. C’est un peu long, mais ça finit par ouvrir. Je monte. Au troisième étage, la porte est entrouverte et ça sent le café frais. Je tape doucement à la porte pour signaler que je suis là, et j’entre. La radio bavarde doucement dans le calme du grand appartement. Je jette un œil à gauche, un œil à droite. Personne. Je vais à la cuisine. Gianni contemple la pile de vaisselle l’air moyennement convaincu et fait comme si je n’étais pas là. Je m’assois sur un tabouret disponible. Il finit par me servir un verre de café. Il y a pas de sucre, ça doit être ses premières paroles de la journée, il est tout enroué. Heureusement, j’ai mon succédané ! Bon, d’accord, on partage. Je le regarde un peu faire les cent pas, dans son caleçon en toile, mal rasé. Il a tout de même l’air un peu ennuyé. Allez, Gianni, qu’est-ce qu’il y a ? Il commence à parler.

Tu sais, ça fait un moment qu’on s’est pas vu. Alors le mois dernier, j’ai quitté la ville, pour m’aérer la tête. Pour me changer les idées, et essayer de saisir quelques trucs. Le premier jour, j’ai roulé longtemps. Je suis parti tôt le matin, quand il faisait encore frais et j’ai roulé. J’ai traversé quelques villages, quelques champs, en évitant les endroits trop moches et puis encore. J’avais pris de quoi manger et boire pour pas faire de pauses. Et il a fini par faire nuit. Je comptais dormir dans la voiture, mais il faisait bon, alors je me suis mis à la belle étoile. J’avais tout juste fermé les yeux que j’étais déjà à Istanbul, en plein centre-ville. Istanbul sans être Istanbul, c’était bizarre. Je suis en train de marcher dans une rue bondée, ça cogne les épaules et les sacs à dos. Il y a un bruit de damnés. Le vertige me prend, je ne supporte plus la foule, j’ai l’impression que je vais m’effondrer sur le trottoir chauffé à blanc par la moiteur. Je n’aperçois plus mes pieds. La tête me tourne et ça bourdonne. Des zébrures de gris me rayent le regard. J’arrive à m’engouffrer dans une petite rue pour reprendre le dessus et je souffle deux minutes. Je reprends mes esprits, à moitié seulement, et décide de trouver un train pour me tirer. Le chemin de la gare est pénible. J’arrive épuisé dans le hall de la gare de Sirkeci. Je monte dans un wagon passe-partout et m’écroule sur un siège marron. J’ai du m’assoupir un peu, quand je me réveille, la machine démarre et on quitte lentement, trop lentement la gare. À travers la vitre, la ville se dilue peu à peu et je sens l’odeur de la mer qui s’éloigne. Un peu de pluie salit les vitres. Ma tête repose dessus en résonnant au pas du moteur. J’ouvre les yeux à intervalles réguliers. Au bout d’une heure ou deux, je vois des gens marcher sur le bord de la voie. D’abord, je ne fais pas trop attention. Mais ils marchent vite, alors je regarde. Le train a ralentit, comme pour les attendre. Ils sont une dizaine, chargés. Quelque chose dépasse de l’ordre des choses, mais je n’arrive pas à comprendre quoi. Je suis encore trop endormi. L’arrêt dans la gare suivante est rapide, tout juste le temps pour le groupe de monter dans mon wagon. Ils se répandent en faisant du bruit malgré eux jusqu’à ce que le train démarre. En face de moi se tient un homme, jeune. Il me regarde sans détour, sans velléité non plus. Je me tortille sur mon siège, quelque chose me dérange, comme si j’étais assis sur des ronces. Et puis il se met à parler. Sa voix est extrêmement grave, monotone et longiligne. Il me dit qu’ils viennent de Kavakli, mais que lui est d’un village un peu à l’ouest. Il me dit qu’il va à Edirne. Comme il prononce le nom de la ville, je remarque les cornes qui sont sur sa tête. Deux grandes cornes de mouflons, bleutées. Ça m’immobilise, la tête relevée dans un air de défi à la réalité. Je bégaye quelques syllabes. Comment ne l’ai-je pas remarqué au premier coup d’œil ? Ses pupilles sont des fentes verticales, légères. Il prend ma main, d’un air de dire t’affole pas. Alors je reste calme. Sa main est chaude, trop grande. Je suis moite de la tête au pied. Je voudrais tellement dire quelque chose. Alors je répète bêtement Edirne. Oui, il y a la foire là-bas cette semaine. Tu y vas aussi, non ? Tu pourras faire une bonne affaire. Ah oui ? Il me dit gentiment que même si j’effraie les enfants, ça ne fait rien. Alors je regarde mon corps et de ma chemise dépasse des plumes. Un cafard sort de ma manche. Je le balaye d’un geste nerveux. Mon compagnon de voyage en retire deux autres délicatement, de mon cou et de ma jambe. Je frissonne. Je veux lui demander ce qui se passe, mais à la place je lui demande comment il s’appelle. Il frotte sa joue avant de répondre et prononce des sons que je n’entends pas. Un vrombissement empli mon crâne, j’ai peur, j’ai terriblement peur et je sens mes plumes tressaillir. Il répète gentiment Emre Kurt. Et puis : ne t’affole pas. Je regarde par la vitre, le paysage est lunaire. Tout à l’extérieur a l’air si gris, tandis que le wagon est rempli de nos couleurs mélangées. Je me tourne et vois cette femme qui me regarde, ses pieds sont des sabots recouverts de longs poils blancs, comme de la laine. À sa droite, un vieillard lèche sa patte d’oiseau, à laquelle il manque un doigt. Tout le monde est calme. Il faut que je me reprenne. Alors je demande à Emre comment je m’appelle. Il hausse les sourcils comment veux-tu que je le sache. Évidemment. Je n’ai pas de nom et je suis couvert de plumes. Mon humanité est vacillante et mes pensées fichent le camp. Mon compagnon sort de son sac de la nourriture. Il m’en propose. J’accepte sans savoir si j’ai faim et porte à ma bouche une de ces petites boules sans réussir à déterminer si c’est animal ou végétal. Je mastique. J’avale. Je respire. Je suis inquiet. La boule que je ressens dans mon ventre s’agite. Peut-être est-elle vivante elle aussi. Mon angoisse m’interpelle depuis l’intérieur de mon crâne. Je la refoule sans ménagement en essayant de réfléchir. Je crois que je veux quitter cet endroit qui se déplace. Je crois aussi que l’extérieur m’effraie terriblement, je ne lui appartiens plus. J’appartiens à ces animalisés, sereins. Le vent siffle à l’extérieur, les arbres ploient et les bêtes en pâturage nous ignorent superbement. Pourtant, je crois pouvoir leur parler maintenant. Mais Emre me fait signe de ne pas le faire. Il m’explique que si je parle à l’extérieur je vais perdre mes plumes et souffrir des douleurs imaginaires bien plus terribles que ce que la raison peut projeter. Mon corps me tiraille et je fais des mouvements de cou. Pourquoi l’oisellerie ? Ah, tu ne le sais pas. Nous sommes les bêtes fabuleuses, tu ne peux rien programmer. Mais ça ne vient pourtant pas de nulle part. ça vient des tréfonds de ta mémoire. De tes entrailles ressurgissent des pulsions enfouies. Estime-toi heureux de ne pas être homme-poisson, asphyxié par l’air si sec. Ceux-là sont restés en arrière, sur le bas-côté de la voie ferrée, à faire des mouvements de bouche qui ne servent plus à personne. L’espoir ne les a pas tenu longtemps debout. Est-ce que tu peux voler, maintenant ? J’essaie un peu, j’ai des difficultés. Après m’être cogné aux sièges plusieurs fois, j’arrive à faire un aller-retour dans le wagon, à basse altitude. Oui, j’arrive. Mais les habits m’encombrent un peu. Ça, il va falloir t’habituer. Nous sommes bientôt arrivés. Si tu veux, je te conduis à la rivière pour t’entraîner. J’accepte.

Nous descendons à Edirne. La gare est remplie de forains. Nous descendons. Les gens nous laissent passer sans encombre. Je suis stupidement surpris de voir que la plupart d’entre eux sont terriblement humains. Mais ça n’a pas l’air de poser de problème. Je regarde de travers quelques oiseleurs de mauvais augure et suit mon compagnon de près. Nous traversons quelques quartiers disparates, qui ont l’air d’avoir été posé là sans plus d’égard et nous arrivons à la périphérie de la ville, où la foule s’éclaircit. Rapidement, nous sommes sur un sentier, où nous participons au silence général. Après deux heures de marche, nous arrivons au bord d’une petite rivière. Emre enlève son manteau, s’assoit et me regarde en attendant quelque chose. Alors je fais mine de sauter dans l’eau et prends mon envol. Je fais deux tours au-dessus de lui en prenant de l’altitude, négocie mal un ou deux virages et commence à réfléchir à l’atterrissage. Il est content pour moi. Il ne dit rien, mais je vois ça sur son visage. Alors je commence à goûter les joies de ma nouvelle condition. Je vais dans l’eau me lisser les plumes et lance des ricanements à la cantonade. Je lui dis de me rejoindre, que c’est agréable. Il hésite un peu et vient. Nous jouons un moment, dans l’eau, puis sur la rive, à des jeux étonnants que permettent nos corps monstrueux devenus magnifiques. En me redressant un instant, j’ai le temps d’apercevoir du coin de l’œil la flèche qui me traverse, un instant plus tard, le flanc droit. Il fait tout noir. Je porte la main à mon côté, par réflexe et ne sens rien. J’ouvre les yeux et ne vois rien. Puis j’aperçois quelques étoiles qui se découpent. Une chaleur mouillée irradie mon visage. J’aperçois ma main, recouverte de la peau qui a dévoré mes plumes. Un loup lèche mon visage, jusqu’à être sûr que je sois réveillé. Je me relève d’un bond, prend acte que je ne suis pas blessé, que je ne suis plus oiselé et que les loups m’entourent silencieusement. Encore plein du dépassement de ma frayeur précédente, je reste calme et tend la main pour flatter l’encolure du loup qui est à portée. Ça l’effarouche et je cesse immédiatement. J’aperçois dans les herbes des mouvements de choses vivantes qui ne veulent pas se montrer. Je les laisse à leur pudeur et me demande si j’ai envie de retrouver mes esprits. Les loups qui faisaient cercle reculent doucement, certains grognent un peu et puis disparaissent. La voiture est là, à quelques mètres, ses deux gros phares me regardant comme un chien docile qui attend. J’ai soif, j’ai terriblement soif. Au fond de ma gorge, il y a encore le goût du sang, de mon sang d’homme-oiseau qui s’est vidé un peu là-bas.

Je bois ce qu’il reste à boire et décide de reprendre la route. Il n’y a personne, mais il y a beaucoup de choses vivantes autour de moi. Des choses que je n’aperçois pas et qui vivent de leur vie propre en commentant mes faits et gestes. J’ai roulé comme ça pendant des heures et des heures. À l’heure où le jour devait se lever, il n’est pas venu. Il est resté flemmarder. Et je me sentais bien dans cette nuit qui n’était pas à sa place, qui durait dans un temps qui était hors de l’humanité. J’ai roulé comme ça des heures qui représentent des semaines. Toutes les fois où je m’arrêtais pour dormir, je me roulais en boule sur le sol et au moment de se réveiller, de nouveaux compagnons étaient venus profiter de la chaleur de mon grand corps. Les hérissons d’Ispagnac m’ont refilé des puces voraces. Une chouette à Medea a obstinément refusé de me dire son nom deux nuits durant. Les hérons de Banca ont mangé mes réserves sans réfléchir. Le renard de Medesano m’a offert des souris mortes en guise de bienvenue. Une araignée à Alcantarilla m’a veillé toute une nuit de fièvre. Les loups ne sont jamais revenus. Et un jour, j’ai décidé de rentrer. Alors seulement, la lune a quitté la scène et le soleil est venu. Alors seulement, j’ai quitté la sauvagerie du monde qui était si douce. Alors, et seulement alors, j’ai senti les plumes à l’intérieur de moi annoncer des vengeances terribles pour ce que j’allais devenir. Des vengeances de vivants. Mon entrée dans les villes tordait mon visage de douleur. Mes sensations étaient si fortes que je croyais sentir mon corps ployer sous les battements de mon cœur. La joie de revoir mon ami de toujours, le béton nu et méchant qui me cherchait des noises et la douleur d’avoir quitter ce qui fait de moi ce que je ne serai plus jamais. Mes tempes fouettées par le sang de la colère abrutissaient mon esprit et m’empêchaient de fêter les retrouvailles avec le minéral que je sentais portant raidir dans mes veines. Je dus remettre à plus tard mon retour officiel à l’humanité, le temps d’apaiser la fureur du vivant et de la pierre dans mes tripes. Le temps d’abriter les batailles du monde vivant et de celui de l’inerte. J’étais un charnier de légendes, la scène et le témoin impuissant d’enjeux qui me dépassaient et me terrassaient. Puis un jour, les choses se sont apaisées. Et je suis revenu aux humains.

Doucement, sans me brusquer, sans les brusquer. Mais je n’y suis pas tout à fait, tu sais.

Alors j’ai dit à Gianni, allez viens, il est temps qu’on y aille. Il n’a pas bronché. J’ai attendu un peu devant mon verre de café froid et j’ai répété allez viens, Gianni, il est temps qu’on y aille. Il est temps qu’on aille dans des lieux politiques mal éclairés où l’on pénètre en poussant plusieurs lourds rideaux de faux velours sombres. Et ce sera long pour y arriver. Mais tu sais, là-bas nos amis, nos chers amis nous attendent.

Alors Gianni a mis son manteau, m’a dit qu’il avait quelques affaires à régler. Pendant les mois qui ont précédé notre départ, j’ai écrit, en l’attendant, quelques lettres pour annoncer qu’on partait, et puis je l’ai attendu en bas de l’immeuble.

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