La machine est infaillible, mais pas moi, pas moi.
La machine va tout vous indiquer, par là, par là.
Si ça vous ennuie pas je préfèrerai… Okayla…
Au miroir des nouvelles pyramides se reflète l’ordre des puissances. Au bas des chaos artificiels, des veaux d’or et autre gratte-ciels, le monde s’agite, tire des charriots et fais ses adieux à la jouissance. Ici, c’est la liberté, tout le monde me l’a dit. C’est si pratique, un sentiment de sécurité inouï.
On trouve plusieurs journaux et des glaces à toute heure. On se laisse vivre au rythme de la météo et on bavarde sous les yeux du conducteur de ce bus qui nous entraine sous la ligne de flottaison. Mais ici, c’est la douleur d’un monde où je n’existe pas, où je cherche un regard ami et je ne te trouve pas.
Au milieu des chiens sauvages, se dresse soudain une famille, présage de prospérité et curiosité de bon père. Retour au centre et balle perdue dans les miroirs de mon univers. Dans la tiédeur et la rapidité de ce monde sous plastique, dans les halls de restaurants et de cantine, dans les escalators, je n’ai même plus le temps pour une réplique et je regarde ce vieil homme qui s’endort sur son téléphone.
Aujourd’hui plus personne n’appellera, tu peux garder les yeux rivés sur l’écran, pas la peine de regarder l’océan des peines et profits, aujourd’hui tu es seul au milieu de Mong Kok, entre chien et loup et c’est déjà fini.
Dans les interstices d’un monde qui n’existe que pour la nuit de l’esprit, les artères de la ville battent précipitamment, mais c’est encore insuffisant. Chacun son rêve de pionnier, à rêver le monde tel qu’il est. Rêve domestiqué de sortie de garage, impasse des possibles et tristesse ou folie des mirages. Aujourd’hui, à Sheung Wan, on festoie et à Tai Wai, peut-être, quelqu’un, peut-être toi, regarde les nuages en souriant.
Peut-être que quelqu’un se tourmente et reprend le dessus, peut-être que quelqu’un goûte à cette liberté que je ne comprends pas en détestant ce que je suis.
Ca me fait mal d’abandonner les nouveaux territoires de l’humanité que tu m’as fait découvrir. Je rentre me terrer dans le chaos de To Kwa Wan en regardant le boucher vider cette tête de bœuf ensanglantée. Je rentre me terrer dans le chaos de Hung Hom, en regardant les jeunes filles livrer leur avenir au fric sans arrière-pensée. Je rentre me terrer dans le chaos de Tsim Sha Tsui, où s’étalent les magasins de fourrures pour dames tropicales. Je rentre me terrer dans le chaos de Wan Chai, où la débauche est sous contrôle et trop pâle. Je rentre me terrer dans le chaos de Central où les jeunes loups hurlent pour des prunes dans des bars luxueux. Je rentre me terrer au Peninsula, où cette femme joue le rôle de l’esclave dans l’insanité de vos jeux. Je rentre me terrer à Kowloon City, où ma voix est coupée par le son lancinant du feu rouge qui stoppe toute mes velléités de passer la frontière, de quitter ce bouge, de traverser pour te rejoindre, toi qui marche sur ces trottoirs asservis avec une liberté qui m’est inconnue. Toi, qui souffle la liberté de l’esprit sans égards pour ces chaînes que tu ne vois même pas, qui ne te retiennent pas et qui m’anéantissent.
J’ai tellement besoin de ta liberté, pour ne pas m’effondrer dans ce château de carte, pour ne pas rendre mon âme à l’automate que je suis en train de devenir, ivre et insane. Salie par la dureté du monde, éclaboussée par les vannes de tourments que tu traverses sans un regard.
J’ai besoin de rentrer dans l’ordre du monde pour échapper à ton absence, de filer doux, de ne pas faire de vague, épuisée de ramer à contre courant, sans un cap, sans la moindre idée d’où je pourrais accoster pour ne pas perdre ce qu’il me reste encore d’humanité. Mais le soir tombe déjà, et rien ne dit que la prochaine tempête ne me balaiera pas, poussière occidentale cherchant les étoiles quand le ciel lui-même est en train de disparaître. Poussière organique, cherchant l’orgasme de l’orage et ses décharges électriques, poussière grisée qui fait dérailler la machine, qui sera bientôt digérée par l’ordinateur et tout va rentrer dans l’ordre. Poussière de l’erreur, ce n’est plus moi qui est incompréhensible, poussière de malheur et de culpabilité, la boule dans mon ventre me cloue à terre et m’arrache des larmes sans ampleur, poussière de vivant que je fais rouler entre mes dents serrées, mes poings au fond de mes poches, et ravalant ma douleur et mon enfermement. Tout va rentrer dans l’ordre, ne t’inquiète pas. Précisément parce que la machine est infaillible, et pas moi, pas moi.