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La vie n’est rien qu’une vallée de larmes

Je suis rentrée dans la salle enfumée de méchante humeur et la bousculade pour se frayer jusqu’au comptoir n’a rien arrangé. Il faisait moite, les gens collaient leur sueur sur mes avant bras que j’avais mis en mode protection devant moi. C’était rien que de la viande soule et gueulante, avachie dans une décadence préfabriquée, presque estudiantine. Et ça gueulait des voix erraillées qui ressemblaient à rien, et ça tenait à peine debout contre le comptoir dégueulasse. Et la lumière n’éclairait qu’à moitié, les visages bouffis ou décrépi. Et tout le monde trouvait ça tellement cool.

Il aurait pas fallu grand chose pour me rendre vraiment méchante, mais j’ai toujours su faire les choses qu’à moitié. Mon petit ventricule de méchanceté était à moitié plein, ou à moitié vide, en tout cas trop peu ou pas assez pour se vider correctement, pour cracher ou lever l’ancre.

Il faudrait que je boive quelques verres avant de pouvoir l’essorer.

Ça fait deux heures que je patiente au comptoir. La fille qui sert ne se presse pas et n’a pas l’air commode, ce qui n’a rien pour déplaire aux concierges décadentes qui fréquentent l’endroit en ayant la certitude d’avoir découvert la fontaine de jouvance. Et en plus, c’est en Provence…

J’obtiens enfin une pression et un whisky. J’aime pas ça, mais c’est toujours ça de pris.

Evidemment, je finis par croiser du monde au comptoir, comme si c’était obligatoire. Alors je me compose une tête des mauvais jour, ça va tellement bien dans le décor, tout le monde adore ça.

– Eh Brigitte, tu t’en colles une ce soir ?

La tentation de lui répondre que c’est à lui que j’en colle une est forte, mais finalement ça n’aurait pas trop de sens, et je crois que ça me soulagerai même pas.

– Vouais.
– Alors la suivante est pour moi.

Ça marche comme ça.

Trois quarts d’heure plus tard je suis ivre. Je m’extirpe de la faune avariée qui se répand sur le sol, les tables, le comptoir. Dans une heure, ils montent aux murs.

L’air de la ville est gras et épais. Des fois je crois encore un peu qu’il rend libre, mais de moins en moins souvent. En fait, de plus en plus souvent, je ne pense pas grand chose, je n’y pense même pas.

Sur la route de nulle part, je tombe sur des connaissances qui vont dans une fête. Peut-être que c’est là que j’arriverai à remplir mon ventricule de méchanceté. Alors j’y vais.

Je bois, je bois, je bois. Et je finis en larme sans avoir eu le temps de me répandre. Il est temps pour les premiers bus, j’ai oublié mes premiers verres bus.

Je rentre chez moi. Je pense à l’ancien aquarium avec sa vase verte dégueulasse et son odeur de pourri, ses poissons inexpressifs qui tournent en rond sans colère, sans couleur et sans dent.

Je pense ensuite à Icare ce qui m’amène aux dédale de l’imagination de Raymond. Il me laisse abasourdie avec son envie d’en recoudre sur les embrouilles de la vie. Même avec un père mercier et une mère mercière, ça fait pas tout.

Je pense ensuite à Pierre, portraitiste, même si ça n’existe plus comme métier. Quel ringard.

Et je pense à Valentin, à Valentin Brû qui n’habite pas en Bretagne.

Je pense comme ça, pendant des heures, je pense aux mois de l’année, je pense à l’heure qu’il fait et tout ça et tout ça. Et je m’endors. Je me rêve Hey ! en Andorre.

Je fais des choses fantastiques avec Gaby et ses grands yeux bleus. Là je me dis qu’il faut que je change de disque. Salut Jacques ! Et la famille ?

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