Mets la musique plus fort. Pousse le chauffage à fond et ferme les fenêtres. Couvre les de lourds rideaux de velours ou de feutre. Bloque toutes les issues hermétiquement et mets la musique plus fort. Attise le feu, jette sur nous des couvertures rêches et rapproche un peu les murs pour nous faire suffoquer, fais-nous cracher toute l’eau qu’on a encore dans le corps. À l’aide d’un peu de drogue rissolée, nous commençons à danser, en se cognant les uns dans les autres, en frottant nos corps écailleux, aveugles à la foule réunie dans la petite pièce, seuls, espérant désespérément sortir de nous-mêmes pour nous trouver et faire des étincelles. Le familier et l’étranger se mêlent humidement sous nos yeux, souvenirs à venir de perte à foison et de poison de l’être au goût de myrtille et de mangue, de cannelle et de viande. Les odeurs de la ville nous pénètrent et nous rendent fous. Suintent en nous les liquides de la joie et de la colère, de la tristesse et de l’amour, et s’accumulent en nous les tentatives qui dessinent les grandeurs de nos vies aquatiques. Fluides et informes, nous prenons, en bons poissons, consistance au gré des convenances et parfois, parfois nous en parlons, et nous nous sentons bien et friables, imaginant en boisson nos complices à travers le monde, ceux de l’intimité et ceux à qui nous n’avons jamais réussi à parler, nous sourions à l’évocation de toutes nos ébauches de projets, aux lendemains de cuites, aux calmes après la tempête et à tous nos moments hybrides.
Brumes pulvérisées tout autour du monde, nous nous écrasons en goutte ou en grappe dans des petits flacons où surnagent petits et gros poissons insensibles à notre présence. Cognant aux parois, remuant nos nageoires pour un peu de foutoir, nous brisons souvent les bouteilles qui nous contiennent pour nous répandre en cours d’eau, affluant affolés les uns vers les autres au gré des hasards du relief. Creusant les vals et les flancs des montagnes, nous courons précipitamment vers les océanes ventrues qui nous accueillent en souriant avec leur grande gueule pleine de dents qui se marrent. Ah ! frétillants, nous sautons de joie en tourbillonnant dans l’immense espace où nous grossissons à vue d’œil, puis trop ballonnés, plombés, nous sommes attirés vers le fonds et redécouvrons les figures plissées, abyssales, des profondeurs tectoniques qui ne renvoient à nos crilleries que le silence durs et francs des miroirs immobiles. Inquiétés par le noir et le manque de bruit, reconnaissant notre incapacité à la solitude, nous remontons apeurés vers la surface du mieux que nous pouvons, souvent en buvant la tasse et en échappant au filets rigides qui maillent le monde terrestre et maritime. De retours dans nos petites flaques, nous respirons un bon coup d’avoir échappé à tous les dangers du vaste monde et il ne faut pas longtemps avant de nous reprendre à fomenter de nouvelles aventures qui résoudraient enfin ce qu’il faut penser du monde et de nos envies transparentes et sans mot. Dans des flots de parole, nous saturons l’espace en espérant dire au passage de quoi il retourne vraiment. Nous tentons en permanence l’aventure du discours écumant. Qui sait, par chance, nous formulerons peut-être dans nos éclaboussures de nouvelles manières de nous échapper des flacons, des formules magiques qui feront s’écouler librement notre esprit de la fontaine de nos lèvres ?
Mais en attendant de boire la vie jusqu’à la lie, à la lisière des océans, dans la sueur et le silence, nous, bons poissons de consistance au gré des convenances, ne nous lassons pas des déclarations définitives, des effets de manches et des revirements, des sautes d’humeur, des dents de scie, et tendons même la main aux espadons, dans un geste désespéré qui marquera le début de futures associations insensées. Expérimentant dix milles recettes d’élixir de joie, nous nous empoisonnons souvent. Le foie et la rate pollués, nous restons alors prostrés le temps que notre corps élimine le venin, puis aussitôt que nous pouvons nous remettre en mouvement, nous essayons à nouveaux d’autres potions et ragoûts censés nous ramener à la vie, en courant de partout. Potion à la neige, potion à la pluie, potion à la gelée de groseille et au buis, potion à la colère ou au riz, nous préparons le feu et les marmites et faisons tourner nos grandes cuillères en bois dans le jus bouillonnant en poussant de petits ricanements. Parfois la marmite se renverse et de grandes vapeurs vertes s’échappent des pierres d’ardoise sous lesquelles brûle le foyer. Quand cela arrive, la bouche d’incendie en bas de la rue ne met généralement pas longtemps à répondre et se met à jaillir dans des sifflets. Alors les sirènes retentissent et nous fondons comme neige au soleil, tout étourdis de notre dissolution si rapide. Il nous faut beaucoup d’effort pour rattraper les vapeurs et les convaincre de revenir à la maison. Beaucoup d’efforts aussi pour nettoyer la cuisine et effacer les traces de nos sorcelleries. Beaucoup d’effort. Mais une fois que la flemme n’est plus en travers, nous nous mettons généralement au travail, bandant nos nageoires blessées de plastique et nous armant de courage et d’éponge. Ah, voilà c’est fini. Tout est récuré. On se regarde, on sourit. Il y en a bien un ou deux pour proposer de remettre ça, mais déjà certains sont partis pour aller voir dans d’autres flacons, pour se gorger de nouvelles vagues et de nouvelles lubies. Pour continuer à essayer de dire nos envies, peut-être dans d’autres langues, peut-être dans une autre vie. D’autres ont à nouveau fermé les fenêtres, baissé la lumière et monté la musique et se remettent à travailler le mouvement des fluides, à boire et à suer pour voir ce qu’il va en sortir. D’autres encore s’ébattent, heureux, en dansant sous la pluie, pendant que les plus tristes ont rejoint les marécages bruns de l’amer. Certains sont partis sur la terre minérale, plongée en longue apnée dans un monde inégal. Certains soufflent le verre de nos prochains flacons, dressant des plans précis et farfelus sur les meilleures formes à donner à nos boîtes. Chacun est reparti, tout seul, par deux ou par trois, tracer le reflux de sa vie jusqu’au prochain jour où les poissons se remettront à faire de la sorcellerie.