Skip to content


Les cavaliers en cavale

Où sont-ils ? Sont-ils partis en cavale, dans la nuit noir ?

Quel sera le verdict demain matin, au lever du jour, quand on découvrira la pièce vide, les murs suintant n’abritant plus de prisonnier.

Et eux au loin, sur des chevaux galopants, ne se retournent pas et crient au vent des choses qui les rendent libres.
Ils chevauchent en hurlant jusqu’à l’horizon, comme ça, et quand je me retourne, les geôliers sont là, un peu balourds, un peu de méchante humeur qui ne leur dit pas quoi faire. Les murs sont bel et bien vides, le sol ne porte rien et la porte de la prison est ouverte. On entend les insectes de la chaleur démarrer la journée. Un des geôliers repousse la porte du pied, et elle se rouvre en baillant doucement, à peine son impulsion disparue. Ils sont impuissants, ils ont perdu la puissance que leur conféraient les barreaux blancs et rouille. Tout est blanc et rouille ici, dans cette prison du bord de la route, les murs sont passé à la chaud depuis très longtemps et de la pisse a jauni le bas des murs. Ça fait comme de la couleur rouille, en bas. Il n’y a pas de bruit, mais c’est comme si les oreilles bourdonnaient là-bas, parce qu’il y a la liberté qui tourne en rond dans sa cage, dans cette cellule qui a l’air vide, mais qui ne l’est jamais vraiment, qui attend toujours de se remplir à nouveau, qui par son existence limite tout ce qui existe de libre. Une pièce de quatre murs et un toit, un sol crasseux et voilà. Fini la lumière du jour, fini le petit matin, fini la soirée. Il y a la nuit et le jour et c’est bien tout. Il y a les mauvais repas et c’est bien tout, fini la sensation de sa propre chair qui ressent. Fini. Ici tu te traîne par terre, même si tu peux être debout parce que tu n’as plus rien à faire d’humain et gratter des barres sur les murs ne va pas t’amuser indéfiniment. Fini tout ce qui ressemble à la vie, ici. Et les geôliers balourds, désappointés de les voir partir. Ces geôliers qui vivent ici, qui sont blancs, rouilles et pisses eux aussi. Qui ne sont plus que cela, qui ont pris la teinte des gamelles maronnasses qu’ils servent avec leur grande louche dégueulasse. Ils sont devenus du ragoût, ces oiseaux-là. Et ils aimeraient bien chevaucher au vent en criant des choses qui les rendent libres, mais pour eux ce n’est pas possible. Pourquoi ce n’est pas possible ? C’est la purée maronnasse qui leur cloue les pied au sol ? Les fers de gamelle, fourchette et cuiller qui délimitent le périmètre autour de la niche dans lequel ils peuvent se dégourdir les pattes. Ah ils font bien peine. Ils feraient bien peine si jamais on n’avait jamais entendu les choses qui rendent libres hurlées par les cavaliers de la cavale. Si jamais on n’avait rien su de tout ça, peut-être qu’on aurait de la peine, mais est-ce que ce serait pareil que la peine pour un animal. Ets-ce qu’on a de la peine pour ce qu’on déteste, pour ce qui fait du mal ? SI on a jamais entendu les choses qui rendent libre être dites par des cavaliers en cavale, qui court devant la liberté dans son ombre de midi, pour la devancer, pour le plaisir de sentir sur ses lèvres la décision d’être libre se glisser encore et encore.

Chevaliers magnifiques, pour qui avez-vous de la peine ? Pour les autres prisonniers ? Non, de la colère fera mieux l’affaire.

Où sont-ils ? Sont-ils partis en cavale, dans la nuit noire ?

Oui, la nuit noire suivante, c’est la prison grise et puis la grise et encore et encore qui est restée seule et vide, avec des cavaliers au vent, au loin et chantant.

Et même les cafards ont pris leur petit baluchon, leurs cliques et leur claque dans la gueule et sont parti un peu étourdi, encore des chaînes autour du coup, un peu dorées, un peu argentées, un peu clinquant, mais détachées de leur trou, errant. Des cafards à pieds, loin de tout, qui ne savent pas vers où marcher qui n’ont pas de boussole dans le cœur pour avoir envie.

Alors, un cafard du milieu fait marche arrière et va tirer le bas du pantalon du plus gros des deux geôliers et lui demande de monter. Le geôlier le ramasse et écoute ce que le cafard veut lui dire. Mais un cafard ça ne veut jamais dire grand chose, l’autre geôlier le sait bien… Alors le cafard se niche dans le creux de son épaule, il l’aime bien celui-là, et peut-être que sur l’épaule d’un géant, il verra mieux, debout vers l’horizon. Mais cafard, tu es debout sur les épaules d’un geôlier, c’est différent. Essaye et tu nous diras bien ce que ça a donné, le dégueulasse qui prend de la hauteur, le blanc, la rouille et la pisse vu d’en haut, l’innommable qui se fait considérer, qui tourne devant la glace. Et puis tu nous diras ce qu’il en est des humains, si ceux-là peuvent devenir libre ou si tout est foutu. Tu as raison, finalement d’être monté si haut sur l’épaule du geôlier, tu pourras nous dire tant de chose.

Un chien aboie au loin, celui-là n’a pas de niche et les geôlier ont le cafard, d’être tous seuls accrochés à cette cabane dans un monde où tout et tous sont libres. Ils en oublient l’existence de la prison grise et de l’autre grise et de toute les autres, mais de toute façon, ils font bien parce que les autres prisons aussi se sont vidées. Mais tout n’est pas fini, tant qu’il reste des geôliers en prison, ce n’est pas fini.

Les cavaliers sont déjà dans des pays incroyables où les couleurs font mal aux yeux, où tu peux marcher toute la vie parce qu’on y a pas inventé la géographie. Des pays où les cafards sont moins maussades et les chiens ont un peu plus de chien. Des pays inventés par leurs cris qui rend libres. Et des fois ils s’y sentent un peu seuls et appellent les autres prisonniers, en-dehors désormais, pour fabriquer.

Et des fois ça marche. Et des fois c’est bien. Des fois ils sont encore plus libre et les chevaux sont contents.

Pendant ce temps, les geôliers s’épuisent à cultiver cette terre aride qui leur est restée en seule héritage, que voulez-vous, faut bien vivre. La prison est devenu leur maison, le chien a pris un nom et le cafard reste toute la journée sur la canapé, faut bien vivre.

Et maintenant, peut-être que c’est fini ?

Posted in Animaux.