Je n’ose plus rien dire.
Le monstre caché sous mon lit est tout aplati. Les autres sont partis avec leur baluchon sur leurs grosses épaules.
C’est l’exode des affreux.
Les dépenaillés avancent lentement, traînant les pattes, pensant à tout ce qui les attend.
Les banquets de l’horreur.
Les tangos du déplorable.
Personne ne gémit.
Leur marche est précautionneuse.
Leur masque se dilue sous la pluie.
Et les flaques déforment leurs traits fatigués.
Le visage buriné des plus vieux est clos.
Comme un pot de yaourt.
Et quand refleuriront les petits poils des arbres, il faudra déjà être loin.
Les baluchons des monstres sont peu garnis.
Quelques noisettes, quelques poèmes ratés (trop tard) et les horaires du train.
Le Grand Velu, ratepenade, mange une mouche.
Entre ses dents, le petit insecte livre bataille en se débattant.
Et crie « Mort aux tyrans ! »
C’est avalé.
N’en parlons plus.
Les bonnes choses ne sont plus à faire.
Et lorsque ça fait 20 jours qu’ils marchent (ou 20 minutes ?), voilà une croisée de chemins.
Les immeubles en travaux (en restauration, mais affamés) les regardent, gentiment, avec leurs grands yeux tristes.
Les monstres sont tout petits devant les immeubles, mais ils comprennent.
Méduse retrouve ses 22 ans et leur chante un bel air.
Les immeubles frétillent un peu, ils sont contents. Ici, personne ne leur chante jamais rien.
Ça tombe bien.
Alors Cinqétage leur indique le chemin.
D’abord à droite et puis ça tourne. Un peu à gauche. Voilà. Quelques centaines de mètres. Arrivé à l’arbre, la diagonale, oui, du côté de l’impasse. Au pied du mur, regarde du côté du sureau. C’est un ami.
D’accord merci.
Alors, comme quelqu’un vient à passer, les immeubles se ressaisissent et les monstres se cachent dans les trous des murs.
Ensuite bien sûr, ils se sont trompés de chemin.
Mais quand on s’exile, ce n’est pas bien grave.
Nukléon éternue.
La grande Lézarde s’est assise.
Ici, un tramway. Pour passer la nuit.
D’où ils sont, ils peuvent entendre le chant des prisonniers.
Que personne d’autre n’entend jamais.
La bave aux lèvres, ils leurs répondent.
Nous partons. Les Atroces se retirent.
Ils ont salué. Une ou deux fois, mais pas plus.
Il était déjà tard.
Et ils arrivent enfin à la gare.
Enfin, je dis « ils »…
Un train sans chauffeur et sans expression les attend.
On grimpe. Allez hop !
La clique se répand dans les compartiments qui sentent le vieux cuir et le renfermé.
Et la machine démarre en hoquetant.
Chacun toussote un peu pour l’aider.
Here we go !
Les rails gluants se dérobent sous la machine et le paysage devient flou sous le double effet de la vitesse et de la fatigue.
Un hibou est entré par la fenêtre.
Il regarde les monstres dormir et se dit qu’il leur souhaite bonne nuit.
Quand Nukléon se réveille (Nukléon, c’est moi), il n’y a presque plus de nuages. Et on est bientôt arrivé.
Le voyage s’est bien passé.
Ils disent au revoir au hibou.
Merci bonsoir. À la prochaine.
Cette nouvelle ville n’est pas si mal.
Un petit peu calme.
Ça les fait bégayer.
Russule ramasse de petits cailloux.
Je les choisis avec attention pour ne pas en prendre de pointus.
Les cailloux pointus sont souvent aigris.
Quelques monstres vont boire un coup.
Moi je reste avec le Grand Velu et mes cailloux.
Ils sont déjà apprivoisés.
Quel plaisir !… Je leur rends aussitôt leur liberté.
Pierrot et la grande Lézarde (qui n’a aucun lien avec le Grand Velu, puisque celui-ci a deux majuscules) partent visiter l’usine en construction et déjà en friche.
Les monstres raffolent de ce mélange de vieilles pierres et de mauvaises herbes.