J’ai le goût de la fatigue sur la langue. C’est étrange et c’est un peu amer. Mes yeux se plissent, il ne fait pas lourd malgré l’orage qui se fait attendre, qui passe et revient. Mais la fatigue empêche ma tête de marcher. Que s’est-il passé ? Mon corps et las et tendu tout à la fois, les membres étirés et aux aguets, je frotte ma nuque pour réaliser que nous sommes bien le jour. Les heures et les dates m’échappent sans panique. Je suis hors du temps, dans une météo indicible. Légèrement surélevée, un tout petit peu de vide sous les pieds, pas assez pour avoir le vertige. Les yeux me brûlent de fatigue et mes nerfs sont tout dilués, ils se sont mis en boule pour hiverner, et attendent, ramassés, l’occasion de me sauter à la gorge, de broyer mon échine fragilisée.
Mon moral n’a aucune existence, anéanti par la neutralité du jour gris. Ma morale s’est fait la malle, ce mardi.
Les oiseaux jacassent et sautent dans le vide, ou s’épuisent à remuer des ailes. Il y a tout de même un peu de bruit. L’humanité est là, tapie dans les recoins des maisons, habritée pour ne pas prendre la pluie, qui la cornerait.
Pourtant aujourd’hui, il m’apparaît de façon lumineuse que c’est un jour à ce que l’humanité soit une éponge. Un jour où tu ne peux pas décider de quoi tu seras fait. Un jour où la volonté est quelque chose d’éthéré, qui rôde autour de toi mais que tu ne peux pas attraper. Oui, il faudrait manger, ou peut-être refaire un café. Mais je n’y arrive pas. L’humanité m’éponge et m’épuise. Je ne peux que rester à remuer légèrement les doigts autour du clavier et écouter la musique imaginaire qui sort du piano de mon esprit, qui touche le fond, sans plus vouloir distinguer entre majeur et mineur. Oui, arrêtez de m’emmerder avec la différence entre majeur et mineur. Dans le monde où je vis, ça n’a aucun sens. Là où tu vis non plus. Il y a dedans et dehors. Il y a loin et proche. Il y a toucher les corps et toucher l’absence du bout des doigts. L’absence en creux et en relief que je caresse sous le ciel gris bleu et gonflé. L’absence qui m’est si chère, que tu ne pourras jamais la remplacer. Il y a tout ça, l’envie de te voir et l’envie que tu ne sois pas là. L’envie que ce soit toi ou quelqu’un d’autre. L’envie de ne pas savoir à qui je m’adresse en te disant ça. L’envie que tout ça n’existe pas. Mais pas de majeur et mineur, surtout pas. Parce que c’est perdre le sens. Le sens qui se trouve dans les bruits qui ne s’accordent pas, qui ne s’harmonise pas dans des objets artificiels là pour te raconter des histoires. Non. Le sens est dans les bruits dissonants qui ne peuvent arriver qu’une fois et dans lesquels se dessinent, malgré eux, contre eux, la réalité et son tissu complexe, ce que tu peux imaginer parce que ça ressemble à cette réalité insolite, insolée, parce que ça n’est pas mis en scène, parce que c’est le hasard qui agence tout ça, et tous les éléments mis en présence qui fonctionnent ensemble, qui n’en ont rien à foutre que leurs bruits respectifs soient discordants. Et ils ont bien raison, parce que c’est exactement ça l’humanité.
Mes nerfs sont descendus au bout de mes doigts, dans les phalanges tout en bas. Il n’y a plus de repère, plus de début plus de fin. Plus d’espace situé. C’est une longue route qui se déroule et qui m’oblige à courir comme un chien, la truffe au sol, à renifler sans lever les yeux, à ne pas regarder où je vais, mais à me faire mener par le bout de la queue, que je n’ai pas, que je n’aurais jamais.
Tu fais des effets. Tu as mis ta jolie robe. La rouge qui fait un peu des volutes. Tu fumes une cigarette l’air négligée. Ton visage est fermé. Et mon corps est fatigué. Ma tête est vide et fourmille. Les insectes volent un peu autour. Volent un peu de la lumière du jour. Est-ce qu’il y a vraiment du sang dans mon corps ? Est-ce que c’est vrai, ce qu’ils disent sur comment c’est à l’intérieur ? Tu y crois, toi ? Quand on voit la lumière du jour, c’est difficile d’imaginer que tout est rouge à l’intérieur. Ça y est la pluie est arrivée. Ça y est, mes nerfs vont se détendre comme du cuir mouillé. Ça y est, la vie reprend autour de mon corps sale et transpirant. Le temps d’une averse et je suis nettoyée. Ce n’est plus rouge dedans. Ça ne l’a jamais été. Quand je regarde la ville, je comprends bien que c’est autre chose, ces histoires de couleurs. Que ce sont des légendes pour nous tenir debout. Ça marche bien, ça fait de l’effet. Mais tout ça, ce n’est pas la réalité. La réalité, c’est être là, perchée sur ce petit bout d’extérieur, sans dextérité, immobile sauf mes doigts à respirer le monde. À regarder les couleurs de la vie, à les ausculter. À dire les choses dans le courant d’air qui me fait frissonner. À faire exister la réalité sous la pulpe de mes doigts qui jouent sur ce clavier des musiques qui sont toujours les mêmes et jamais tout à fait. Des musiques qui se sauvent, qui filent se réfugier sous les coins des meubles. La réalité dans les poissons d’argent qui attendent comme un chien que je leur jette un peu à manger, qui me regardent avec leurs yeux un peu tristes, un peu effrayés et surtout émerveillés par leur vie de poissons d’argent désargentés. Ça me fait plaisir de les voir. Ça me fait du bien. Le jour devient noir, le vent est trop frais, la prochaine averse va être lourde et dense, mais les poissons d’argent seront là, à l’abri, prouvant la réalité du monde. Et c’est tout ce qui compte. Parce que eux, ils ne sont pas rouges dedans, eux ils ne se demandent à qui je parle quand je veux qu’il n’y ait plus personne, ils ne se demandent pas s’il y a des ombres qui m’écoutent quand je congédie l’assemblée. Eux, ils s’en foutent qu’il y ait du monde à congédier. Alors on s’entend bien. Les volets claquent. Il est midi, il fait nuit. J’éponge l’humanité qui fait des flaques. Je lui laisse juste un peu d’humanité, pour pas qu’elle claque.