Et bien, comme on fait l’âne pour avoir du son, on peut bien céder aux lugubres tentations de transformer tout ce pâté de choses semi-irréelles en petits tableaux que l’on enfermera dans des cases, pour plus tard.
Ma vie est devenue un post-it. Pour plus tard. Lire ceci, plus tard. Plus tard, dans la vie, faire cela, un jour aller voir ceci, se promettre de réagir d’une manière ou d’une autre plus tard, quand la vie aura repris. Repris son cours. À moins qu’elle ne m’ait fait pendre haut et court, entre temps, à l’un des ces lampions rougeauds qui ornent les façades orangés devant les restaurants crasseux où l’on avale de l’eau sale dans des grands bruits d’aspiration, dans le bruit du téléviseur, dans l’ennui de la ville.
En attendant, je passe et repasse, entre deux volutes de fumées, sur ce morceau de trottoir, avec ma tête embrumée qui contient à peine toute ma colère de trainer ma carcasse ici. Il y a pire, oh oui, il y a pire. Mais ce n’est pas avec ce genre de raisonnement qu’on dissipe les feux d’artifice aveuglants qu’on donne comme du fourrage à des bestiaux.
Et cette femme qui hurle, tous les soirs, quelqu’un ne va donc jamais la faire taire ? Non, je n’ai pas envie de savoir ce qu’elle a. Je n’ai pas envie de savoir ce qui la fait hurler comme un animal qu’on égorge, parce que je sais très bien ce qui la fait vomir tout ces dégâts sonores, c’est la pluie de l’esprit qui s’enfonce dans son crane, qui martèle ses oreilles et la rend folle. Et pendant ce temps-là, certains s’amusent, en ayant plus ou moins satisfait au devoir de la bonne conscience. Spectateur accablé de leurs numéros, je passe en me bouchant les oreilles pour ne pas entendre leur ritournelle. Je passe et repasse sans aller nulle part. Je tourne en rond dans un espace empêtré, obstrué et têtu à ne plus savoir qu’en faire. Je fais des petits pas, parce qu’il n’y a pas la place de respirer grandement, de relever ses épaules et de fendre l’air. Je fais des petits pas, parce que tout est contenu, l’espace et ma colère et mon ennui. Les grands gestes que je voudrais amorcer se cognent aux parois invisibles de cette prison géante, et je dois me contenter de soubresauts nerveux et de frissons d’effroi devant ce à quoi l’humanité et moi pouvons nous réduire, nous replier comme une feuille de papier sale, qu’on plie et replie encore, sans jamais la déployer. Et on attend. On attend comme ça, que le temps passe, en étant tout plié. Mais une poubelle a beau voyager dans un train, elle reste une poubelle, et le statut de déchet ne connaît pas de déchéance. La seule chose que peut faire une poubelle c’est attendre. Attendre qu’on ait fini de l’oublier. Cette ville est une ville remplie de poubelles qui attendent qu’on vienne les défroisser. Mais qui a déjà défroissé une poubelle ? Personne ne défroisse les poubelles, c’est comme ça que marche la vie. Les poubelles, une fois froissée, atteignent l’éternité. Alors on peut assister, surtout la nuit, surtout au petit matin, au jeu le plus triste où des poubelles, des centaines de poubelles, des milliers de poubelles viennent se frotter les unes aux autres pour essayer de se défroisser un peu, pour s’étirer, ne serait-ce qu’un bâillement, allez, s’il vous plaît. Mais une poubelle défroissée, c’est la menace d’un changement pour toute l’humanité, alors plutôt que de risquer de laisser quelqu’un gagner au jeu des poubelles du petit matin, on monte des murs, des murs qui courent plus haut que le soleil, des murs qui ont la solidité des millénaires, pour empêcher les poubelles d’avoir la place de se déployer. Des murs qui se tiennent les uns aux autres, qui font de l’ombre à l’humanité, des murs aveugles et sourds aux coups que porte sur leurs flancs le sort des vivants, par désespoir. Et lorsque, fatigué de se battre contre ces montagnes obscènes, le vivant s’en détourne, les épaules en bernes, il ne lui reste qu’à frapper les autres bêtes qui trainent par là. Et d’accrocher ses trophées sur les murs de la ville, des murs couverts de carcasse de choses qu’il a tué. Les poubelles tuent les poulets à l’ombre des murs. Les têtes de poissons à peine trépassées dans les allées des supermarchés continuent de suffoquer, l’œil grand ouvert sur leur coussin de polystyrène. Sirènes bien mal en point, qui s’entassent par paquets en finissant de mourir. Les tentacules violacées de choses dont je ne préfère même pas imaginer la fin, et les poubelles dont je ne préfère pas imaginer la faim, et enfin :
Attrape un taxi, vite, vite ! oui celui-là, il est libre, traverse, cours, regarde, c’est vert, tu entends le bruit du feu rouge ? cours cours, tu vas l’avoir, c’est bon, ah , qu’est-ce qui se passe ? Tiens, un message, et ce mail que tu n’as pas renvoyé, et merde, ton oreillette qui est restée dans ton autre sac, et ce taxi qui est bloqué dans les embouteillages, envoie un mail à Ernest, tu n’auras que 5mn de retard, si tout va bien. Voilà, tu es devant le bar, un dernier sms, tu peux y aller, ce soir c’est gratuit pour les filles, c’est parfait. Tu contournes ce bar sordide où de pauvres filles font les putes, juste à droite, oui voilà, c’est là, tiens c’est marrant, tu as mis le même petit haut que Constance, qu’est-ce qu’on va dire ? bon, c’est pas grave. Quoi ? Ah bon ? On part déjà ? Ah oui, c’est vrai, la soirée Corona, dans ce lounge, j’ai failli oublier, mais qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qui m’empêche d’avancer, on dirait que j’ai marché sur une poubelle, ah non, c’est une petite vieille, mais c’est dégueulasse, qu’est-ce qu’elle veut ? Elle n’a plus que trois dents, mais elle va me lâcher ?! Mais non, j’ai pas de monnaie, j’ai que ma carte Octopus. Tu prends la carte Octopus ? Non, ben vas-t-en, alors, qu’est-ce que tu me veux ? Ernerst, tu as trouvé un taxi ?
Et la poubelle retourne à son état de poubelle, dans l’hiver mouillé, en criant qu’elle a faim et va peut-être manger une carcasse de poulet si les quelques dollars dans sa main rapiécée le lui permettent. Ou une soupe qu’elle va avaler dans des bruits d’aspiration, dans le bruit du téléviseur, ou bien en reprenant le bus pour les Nouveaux Territoires, elle va pouvoir avaler sa soupe, devant les publicités, et puis peut-être grignoter une autre chose vivante sur ce coin de rue, à côté de la petite échoppe. Cette poubelle que je bouscule dans la foule où je ne sais pas où me mettre, dans la foule qui m’empêche de me retourner, dans la foule qui va travailler, qui revient du travail, dans le bétail de l’humanité qui traverse vite vite le feu est vert, tu entends le bruit du feu rouge ? C’est le bruit des flammes de l’enfer, qui rôtissent les oiseaux descendus dans les bas-fonds. Ici tout est déglingué, ici tout est propre, ici tout est mesuré, ici tout est étriqué. Et ton regard se blesse sur ces murs qui t’enserrent, qui apparaissent de tout côté, pour te condamner à l’ombre et à l’étroitesse d’esprit, autour de toi, au dessus de toi, dans ton esprit se dressent des murs aveugles et froids qui t’empêchent de penser, des murs que tu ne peux pas rêver de franchir, des murs épais comme l’histoire du monde, qui sont sans fin, sans fonds, une cellule qui a la taille du monde, sans chaleur, sans double fonds, sans porte de secours. Une cellule pour toujours à laquelle tu es condamné pour avoir voulu voir la marche du monde. À l’ombre de cette cellule, peut-être est-ce là que l’on perd son innocence, là où se termine l’adolescence de l’humanité, où pour toujours en nous se dressent les murs qui écrasent l’humanité, dans un mouvement perpétuel. Et sans cesse, sans espoir, la tentative de repousser ces murs. Mais derrière les murs, il n’y a pas même de jardins enfermés, il n’y a pas de fausses libertés, derrière ces mur, c’est encore le mur. Le mur devenu inquantifié, qui s’étend dans tous les anciens et nouveaux territoires du possible. Le mur comme la fin des possibles. Cette ville sent la fin. Au-delà d’elle tout est terminé. Il n’y a rien au-delà car elle est enclose en elle-même et supprime les possibles. Et même mes rêves de végétation respirante, mes hallucinations de contacts tactiles et d’eaux bouillonnantes revêtent un caractère factice, un caractère de représentation, même l’idée en est tâchée. Après ici, il n’y a plus de poésie dans le monde qui ne soit pas menacée, qui ne soit pas déjà à l’ombre des murs et des poubelles et des poulets et des sirènes de polystyrène. La brèche ouverte dans l’humanité, par laquelle elle s’enfuit doucement, dans des bruits d’aspiration, dans le bruit du téléviseur, la brèche ouverte, tailladée d’un grand coup de dé, qui laisse s’écouler les flaques de sang qui serviront de tapis aux prochaines guerres déjà commencée, de paillassons aux prochaines constructions. Les veines de l’humanité qui s’enfuient si continuellement. Soupapes de mort pour que d’autres puissent vivre.
Je voudrais m’en aller. Mais on ne peut pas quitter l’humanité.