Cher B.,
Tu te souviens de ces petits appareils photos en plastique coloré ? Ils ne prenaient pas de photo. Tu collais ton œil contre le viseur et tu voyais défiler des cartes postales aux couleurs lumineuses. Je ne sais pas pourquoi je pense à ces petits objets au moment de commencer cette lettre.
Il y a des lettres de départ et des lettres d’arrivée.
Je suis arrivée, un peu brusquement, de l’autre de l’autre côté du monde.
Comme un cheveu d’ange déçu.
J’ai quitté les terres que je connaissais quelques heures seulement avant de poser le pied sur ce nouveau sol.
Un aigle m’attendait à l’arrivée. Mais ces satanés oiseaux valent bien les autres bêtes. L’œil sévère, il m’a regardé passer sans un mot.
Tu sais, les mots me manquent un peu, pour te parler d’ici.
Ici, les mots sont rares, et rarement précieux. Des mots silencieux, dans les replis des livres, voilà ceux qui m’accompagnent, ceux qui voudraient bien m’accompagner, si cette ville voulait bien me laisser en paix, si elle cessait de m’interpeller à chaque instant, pour me faire la guerre, pour me donner à voir sa vulgarité, à laquelle je n’ai pourtant accès que quelques fractions de secondes.
Tu sais, ici le sens me manque. Je le tisse et le détisse à chaque coin de rue, mes yeux s’habituant peu à peu à l’obscurité de l’écriture.
Je traîne mon corps dans ces foules interdites, ne sachant jamais où le mettre, mon corps bousculé par l’urgence qui me souffle dans la nuque sans que j’aie la moindre chance de la saisir.
Parfois, parfois seulement, je crois apercevoir un peu de poésie, quand je m’éloigne des étalages de poissons séchés.
Parfois, le végétal reprend pour un court instant sa sauvagerie et me fait un clin d’œil. Quand les humains ne me voient pas, je peux le toucher du bout des doigts.
Tu sais, ici je suis arrivée nulle part.
Perdue à mi-hauteur dans les verticalités de la ville, je sens ma figure s’attrister. Au milieu de ces créatures qui perdent leur humanité dans la promiscuité, ces créatures mi-homme mi-cheval qui piaffent devant des mythologies inimaginées par mon esprit. Et moi aussi, je perds lentement mon humanité, ici. Dans l’attente de lendemains répétés.
Sous le tropique du cancer qui dévore le monde, je m’attends à chaque instant à voir filer sous la porte un capricorne qui serait un peu de chair vivante. Qui apporterait avec lui un peu du silence de son monde minuscule.
Mais il n’y a que les sons blessants des cartes dans les machines qui résonnent de leurs cliquetis au moment de m’endormir.
Les sirènes qui chantent sur le bord de la mer de Chine ne promettent guère de terres irréelles et oniriques à explorer. Elles promettent seulement des cauchemars de cachots sordides au contrevenant aventureux.
Cette nuit, j’ai marché dans la ville.
Vers Yau Ma Tei, un crapaud a croisé ma route. Un beau crapaud, épais et lourd, à la couleur mal définie, quelque chose du jaune, du doré et du brun en une seule couleur unie. Son dos tout bosselé et sa gueule triangulaire m’ont immédiatement étaient sympathiques. Il a ouvert sa gueule, mais aucun son n’est sorti. C’était déjà tant, de m’offrir ce silence. Je me suis accroupie, il m’a murmuré des choses effrayantes à l’oreille et nous sommes devenus complices. Il s’appelle Coco Jung et son œil narquois juge le monde. Il habite sur un petit carré d’éponge séché.
Le soir, il me parle des trois poissons à moustache qui vivent dans l’aquarium du petit restaurant de la rue Haiphong. Oui mais pour combien de temps ?
À l’occasion, je vais les voir, je m’appuis sur une voiture devant la vitrine, et je les regarde. Ils sont toujours côté à côte, tous les trois. Ils essaient bien de frétiller, mais ils sont trop lourds, bien trop lourds pour avoir cet air gracile des petits poissons légers. Ce sont de gros poissons empâtés, aux airs de patriarches, sérieux et tout. Même un peu sévère. Mais moi, je ne peux pas m’empêcher de rigoler quand je les vois se donner des airs. Ils sont un peu ridicules, toujours tous les trois, toujours faisant face, avec leur arrière qui se remue comme une danse un peu démodée. Oui, mais pour combien de temps ?
Je pense souvent à la vie restée là-bas, de l’autre côté, tu sais ?
J’y pense sans savoir si je la reverrai. Je ne veux pas trop y penser, mais j’y pense sans arrêt. J’ai fait devenir un ailleurs ce que je connaissais. Et par là-même, je l’ai fait devenir passé.
Dans ce présent qui n’est qu’immédiateté, qui n’existe pas vraiment, dont la réalité est trop sucrée pour être réelle. Ce présent dans lequel je ne fais que passer. Ici et maintenant, je n’existe qu’à moitié.
Et je n’ai rien à projeter. Juste à attendre que le présent me rattrape. Mais je me sens couverte de cette poisse gluante et transparente, qui m’empêche de respirer, qui fait tout glisser sur moi sans que je ne puisse rien attraper. Et je fais comme si de rien n’était. Comme si la vie continuait.
Parfois, je sens mes jambes faiblir sur la scène de ce jeu de dupes et je ne sais pas si je peux me faire confiance. Si elles vont me porter jusqu’à la fin de l’acte.
Je suis ici comme on est entre deux gares, entre deux trains, sur les rails de l’ennui, sans savoir où me mène ce voyage. Qu’y aura-t-il ensuite ? Je rêve secrètement à d’autres ailleurs, passés ou à venir, mais je ne veux rien m’avouer.
J’attends. J’attends simplement que le temps se mette en mouvement et que je puisse jouer sur cette scène, où je ne fais qu’aller et venir avec mon air de poulet affolé.
L’autre jour, dans une ville superbe, à une heure de bateau d’ici, j’ai cru t’apercevoir. Une seconde. Une seconde seulement, ou peut-être moins.
Enfoncée dans le quartier colonial, respirant grand air, les yeux grand ouverts sur la beauté du monde, sensible à toute la poésie contenue là, dans ces ruelles magnifiques.
Dégageant mes épaules, retrouvant l’humanité sous ce ciel si vaste, heureuse et apaisée parmi ces constructions tassées, dévorées de l’intérieur par le végétal, ici réconcilié.
Dans la sérénité où se mêlaient ruines et poésies si vivantes, j’ai cru t’apercevoir tourner au coin d’une rue et t’engouffrer dans un immeuble décati. Mon cœur a bondi. Mais tu avais déjà disparu. Moi qui m’étais toujours demandé ce que tu avais trouvé à cet endroit du monde pour le faire tien, ce que tu avais vu de la poésie du monde sous ces tropiques, et que j’apercevais de moins en moins. Moi qui me demandais comment tu avais réussi à mettre de côté toute cette laideur dorée – que je suis obligée de respirer, pour y voir ce que tu m’as raconté.
Ici, dans la plus belle ville du monde, je l’ai compris. Oh, à peine bien sûr, je n’ai fait que l’effleurer, mais comme je t’ai aperçu, en train de courir en tenant ton manteau marron élimé serré sur tes côtes (c’est drôle, tu l’as toujours ce manteau), j’ai aperçu la poésie triste et belle que tu m’as fait partager au moins de juillet.
Coco Jung m’a dit de ne pas insister. Oui, et il a sûrement raison. Je l’ai écouté.
Qu’en penses-tu ?
Il faut peut-être laisser à la poésie triste et belle le temps de se déployer, à l’ombre des ruines et sur les façades ensoleillées.
Mais la graine déposée dans mon esprit commence peut-être à germer. Malgré les buildings de Nathan Road et les policiers, je garde bien serré contre moi le chaud souvenir de cette journée à Macao, où je t’ai peut-être aperçu. Et Coco Jung souffle doucement dessus avec son haleine chaude de crapaud et me rassure.
Il faut que je termine là cette lettre, ne me demande pas pourquoi
Tout ce que je peux faire me paraît incapacité. Je ne peux pas t’en dire plus, voilà tout.
Bientôt, très bientôt, je pourrais parler, de cette double-voix que je sens émerger de mes entrailles, que je sens venir au creux de mon esprit.
Là alors, je pourrais raconter. Parler de toi, et de moi, et du monde. Mais pour l’instant, il faut que je termine là et que je retourne au monde.
Face au vent, porte toi bien. Nous sommes pleins. Pleins et pleines de volupté et l’existence de certaines façades, et de deux ou trois autres petites choses qui nous relient, sont autant de fils au bout de nos doigts qui nous permettent de nous raccrocher au monde, aussi magnifique, aussi nauséabond, aussi tumultueux soit-il.
En évoquant un peu de notre amitié, j’espère tenir debout dans la brume blanche perpétuelle et que cela t’aidera à en faire autant.
Je t’embrasse.