Tout d’amour et de mort, chaque respiration brûle mes poumons de nouveautés, effarée devant le renouvellement du monde et sa densité. Tout est mort et amour et sous l’intensité des sentiments, les qualités explosent, mêlées aux poussières sous le soleil qui brûlent les vitres des vieux bâtiments de pierre et de bois.
Les escaliers trop larges qui grincent sous mes pas me rappellent la grandeur du monde qui se déroule à chaque instant et mon squelette ne contient plus la violence qui l’agite.
Les yeux grands ouverts sur les foules que je distingue plus ou moins, je cherche dans le regard de n’importe qui une indication, une piste. À chaque parcelle d’humanité qui se produit je glisse et m’ébahis, incertaine et enivrée, perdue devant la beauté qui se répand et se dilue, du matin au soir.
Et le ventre serré, le cœur battant à ton image, je te projette et te reluque.
Dans l’ennui de la familiarité, dans le splendide de l’intime, dans le désir des peaux, dans le supplice de l’anonyme et le délice de l’inconnu, dans les affres de cette étrangeté familière que je nourris jalousement en mon sein en la voyant s’effacer, je t’espère en autre semblable, irréductible à ma présence au monde, condition de celle-ci, dans l’intensité de mon cœur qui bat en silence, en silence.
Dans le vieux bâtiment, de pierre et de bois, le mobilier collectif semi-récent sature l’espace et aligne les présents, les cercles de tampons et d’étiquette plastifiées sous le regard bienveillant de la banque d’information tandis que les rangées, les innombrables rangées de livres attendent en vain pour certains d’être emportés et regardent menaçant les vivants qui les parcourent. Bien nichés au creux de leurs étagères de bois foncé, assortis de leur bague colorés qui les ordonne, qui dépassant, qui dépassé, avalé par la multitude des leurs semblables et pourtant pas un, pas un qui ne soit là pour rien. Dans la quantité des humains s’observant sur les tables des bibliothèques, mâchonnant leur crayon et perdant leur regard dans les vitres où l’on ne voit rien, dans la quantité des humains ressentant et fluides, vêtus d’accoutrements sophistiqués et prolongés de leur machine, dans la quantité indénombrable des humains cernés d’amour et de mort, et pourtant souriant, souriant, des lignes de livres se tiennent prêts à tenir, se tiennent droits, se tiennent mal, et viennent à moi.
Dans les vieux bâtiments de bois et de pierre, après les petits sentiers de pierres mal taillées enfoncées dans le sol, après le soleil du mois de novembre, après les regards dans lesquels je cherche à me dire que toute cette intensité n’est que l’extraordinaire qualité quotidienne de la vie, après avoir entendu les rires et les bavardages au passage, après cela et dans les vieux bâtiment, se dressent encore en moi tellement de mystères, d’angoisses et d’envies, d’entremêlement des sentiments broussailleux, et l’envie de te voir, et l’envie de le lire, et l’envie d’être ici et là-bas à la fois et dans mes machineries désirantes d’ubiquité, je trébuche et accepte cette apesanteur dans laquelle j’espère te croiser, au dessus du sol, bien au-dessus du sol, t’apercevoir, peut-être pour ne rien en faire à jamais, mais sous l’intensité des sentiments qui font exploser leur qualité je me perds et accepte de me perdre et reste en suspens, pendu à tes lèvres serrées, cherchant une position confortable pour m’assoupir dans ce mouvement balancier, dans ce perpétuel mouvement du monde, d’amour et de mort et me laisser ensorceler par son insatiable fuite en avant, me rassasier de la fuite du monde et ne plus rien chercher que de te voir, que de te lire, que de te savoir existant au monde, dissemblable, à jamais dans le flou accepté, dans les brouillards et les monts de ton humanité.
Te chercher dans les lignes des livres qui m’encerclent menaçants dans les rayons des bibliothèques, te chercher dans mes lignes virtuelles d’encres noires, te chercher dans les éclats de voix dont le sens m’échappe et dans les néons éteints qui laissent place au soleil brûlant de novembre, te chercher dans le regard de ces gens que je connais à peine, dans leurs mots et leur manque d’étonnement, leur assurance d’être au monde, et ma frayeur de vivre.
Te chercher alors que je m’en vais, que je poursuis ma fuite après avoir stocké dans des cartons hermétiques des lettres que je ne t’ai jamais envoyé, ma correspondance secrète avec notre intimité fantasmée. Te chercher pour que tu sois là, que tu existes, pour que moi, je ne me dissolve pas dans le vaste monde et puisse rester, tenir debout face aux vents qui secouent l’humanité et lui donnent son sens, son sang et ses couleurs éblouissantes. Te chercher pour pouvoir partir, pour que nous soyons quelque part, tandis que nous éclatons au monde et nous y dispersons, pour garder au creux de mon esprit le goût de cette intensité et la placer délicatement dans le petit endroit où sont entreposés mes filaments les plus intimes, mes fondations les plus petites, celles qui font exister ma personne, le tiennent rassemblée dans l’immensité du monde. Te faire participer à mon échafaudage personnel et peut-être, peut-être pouvoir te donner de cela et regarder ce que tu deviens.