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Lettres aux amis

Mars 2010

Rien n’est sûr, évidemment, rien n’est sûr. Mais il se peut, sans bien même que l’on s’en rende compte, que certaines choses changent, doucement. Des petites choses qui se mettront à se mouvoir avec leur petites pattes, des petites choses. Et que tout ce mouvement minuscule des petites choses transforment un peu l’état des choses, des plus grandes choses. Par exemple, les groupes de rock, porteront des noms scintillant dans des écritures de néons colorés à la face du monde. Nous serons promis à un avenir de musiques étranges et stupéfiantes. Nos regroupements faisant table rase du passif pour se tourner vers un futur radieux qui se donne tout à découvrir. La rue F. déchaînant l’hystérie et la passion chaude propres aux grands espaces. La Plaine transformée en steppe déserte, couverte de neige et de corbeaux lançant dans le crépuscule leur croassements lugubres tandis que le Vieux Port sera envahi de loups au pelage grisâtres et soyeux, attendant sur les bords de mer argentée la réalisations des légendes. Il n’y aura plus beaucoup de gens et leur corps sera couvert de plumes vertes et miroitantes aux reflets des lumières de la volupté. Lutz Bassman frissonnera en attendant la sirène du premier mercredi du mois, évoquant à la fois la tristesse des mondes passées et la joie et la frayeur contenues dans ceux à venir. L’angoisse inhérente à toutes nos actions sera abandonnée dans une crique un peu à l’écart et mugira les soirs de quart de lune pour nous remémorer ce sentiment d’urgence en train d’être oublié. Dans l’immobilité de la sérénité, nous oscillerons dans des balancements presque silencieux, presque invisibles, nous deviendrons lentement quasi-minéraux et heureux, partageant ce sentiment de plénitude les uns à l’égard des autres. Partageant le bonheur de sentir la chair de nos plus chers compagnons respirer et faire des petits bruits autour de nous pendant notre sommeil soulagé et visité de rêves où nous avons les cheveux colorés, les yeux pleins de paysages magnifiques et les sens en alerte. Apaisés du calme qui suit les guerres, sans frontières ni tours pour bloquer notre regard, nous monterons sur les hauteurs de la ville contempler l’immensité de la mer remuante et changeante, nous offrant l’infini. Nous partons pour des contrées différentes, par un chemin long et qui sera parfois monotone. Nous montons vers le Nord, vers des lieux où les gens ne vivent pas dehors, des lieux couverts du silence de la neige et des pierres glacées. Où l’eau est immobile et le ciel menaçant. Nous ne partons pas expier d’éventuelles erreurs, nous partons en toute conscience, volontairement et en sachant ce qui nous attend. Nous avons longuement étudié les modalités de la vie humaine, là-bas, nous nous sommes studieusement renseigné sur les possibilités de survie. Nous avons dressé un tableau précis de ce dont nous aurons besoin et sur la façon de se procurer ce qui pourrait être amené à nous manquer. Nous partons en connaissance de cause. Et une fois traversé les bois épais aux sons effrayants, une fois passé les rivières méchantes aux pieds des montagnes, une fois redescendu des glaciers, une fois dépassé le sentiment de perte dans les étendues désertes et sans couleurs qui ressemblent au Bardö, nous arriverons là où nous voulions aller. Les gens que nous aurons prévenu par les moyens les plus adaptés, espérons-le, seront là pour nous accueillir dans ce nouvel univers à l’extérieur hostile. Et là, après l’épuisement d’un rude voyage, nous entrerons dans des lieux politiques mal éclairés, où l’on pénètre en poussant plusieurs lourds rideaux de faux velours et nous entendrons les criailleries entretenues par l’alcool et la débauche. Nous boirons un verre ou deux pour nous réchauffer, mais il n’est pas sûr que ce soit suffisant. Là, nous commencerons alors une nouvelle vie.

J’espère bien que nous entretiendrons de longues correspondances épistolaires dans lesquels mes amis, mes chers amis, vous me donnerez des nouvelles des loups, des corbeaux et des humains restés plus au sud.

Mais de tout cela, je vous l’ai dit, rien n’est sûr, évidemment, rien n’est sûr…

 


Novembre 2010

 

Chers chers amis,

 

Nous sommes partis voilà quelques mois et nous trouvons maintenant le temps, le matériel et le courage de vous écrire. Nous tenons en premier lieu à vous offrir nos plus grandes excuses pour ce long silence. Mais, bien que la littérature soit le ciment de la réalité, il arrive que cette dernière prenne trop de place et ne nous laisse plus en paix pour la construire par le récit. Mais qu’importe, nous voilà maintenant face à ce bout de papier commun à partager.

Nous sommes partis voilà quelques mois. Au début, les loups nous ont un peu accompagnés. En tenant un peu leur distance d’animal sauvage mais sans jamais nous perdre de vue ni prononcer un bruit. Pour marquer notre solidarité, ou peut-être seulement par dignité, nous nous taisions également. Ils nous ont suivi tant que nous avons longé la mer argentée.

Le visage giflé par les embruns, recouverts de laine et de morceaux de tissus pour protéger nos chairs, nous avons avancé, sans voir l’horizon, des jours durant. Et si les constructions humaines se raréfiaient à l’occasion, ce n’était jamais jusqu’au désert. Nous avons longuement marché dans le silence, et la compagnie des loups marchant dans nos pas.

Puis, lorsque nous avons vu les grandes îles sur notre gauche, nous avons bifurqué vers l’intérieur des terres. Nous apercevions la vie, là-bas, sur les grandes îles. Nous pouvions deviner son mouvement et ses couleurs. Les couleurs de la guerre qui flamboyaient. Nous avons adressé un signe de la main aux individus qui restaient debout, là-bas. Les assurant ainsi de lier notre sort au leur dans le désastre général, non par sacrifice mais en tout état de cause.

Les adieux aux loups furent plus brefs, sans signe apparents. À la prochaine.

Notre chemin était maintenant fait de goudron explosé, fondu puis resolidifié, emprisonnant des éclats de verre. Nous avons rapidement vu les montagnes que nous devions traverser. Oui. Rapidement.

Ces quelques jours de passage entre les éléments des profondeurs subaquatiques et ceux des hauteurs furent abruptes de dualité. Nous ne pouvions comprendre le monde qui se déroulaient devant nous. Toutes ses catégories, jusqu’à ses taxinomies nous étaient étrangères, inconnues, difficilement compréhensibles. Nos esprits, habitués à repousser la binarité, comme on chasse les mouches, l’été, en vain, du plat de la main, étaient pourtant modelés par cette binarité, ce dont nous pûmes faire la cuisante expérience. Mais la dualité, elle, était inatteignable pour nos pensées et pourtant partout présente. Les mêmes choses étaient à la fois splendeur et chaos, le festin et la famine au même endroit, même heure, et des frontières. Des frontières si vastes qu’on ne se sent plus d’un côté ou de l’autre. Nous nous trouvions au cœur de la frontière, sans pouvoir comprendre ce que cela signifiait.

Et nous avons marché longtemps, comme ça, dans la frontière, en direction d’autres villes-frontières. Et bien que les montagnes se dessinaient à l’horizon, la température était douce, et la lumière, douces. Nous n’étions pas vraiment sûrs de ce que renvoyait notre corps comme signal nerveux, mais il semblait que la température et la lumière étaient douces.

Les chaos de pierre artificiels se superposaient aux chaos nés des montagnes. De plus en plus, il devient impossible de distinguer dans ces images entre ruines et paysages en construction. Des plantes sauvages, des ronces et des figuiers recouvrent les caillasses effondrées, avec quelques petites araignées brunes qui courent dessus, dans le soleil. C’est magnifique. Ce fut une très belle marche. Et je crois que l’on peut dire que nous fûmes heureux ces quelques jours en compagnie des petites araignées brunes qui se comportaient comme des lézards, un peu moins farouches.

Une fois que je défaisais les tissus qui enserraient mon corps pour le faire respirer, je trouvai sur moi une de ces petites bêtes, avec ses nombreuses petites pattes. J’allai la chasser, comme un réflexe, puis me ravisai. Je la laissai plutôt s’habituer à mes mouvements, sans frayeur. Et nous sommes devenues amies. Elle s’appelle Jo (peut-être un diminutif, un surnom ?).

Mes chers chers amis, considérez, je vous en prie, qu’elle est des nôtres, sur ma demande suppliante. Offrez-lui, s’il vous plaît, votre amitié.

Puis après cette marche heureuse dans les plaines rocheuses de la dualité, malgré la frontière qui rend la réalité plus complexe, qui dans son horreur était cicatrice et créatrice de littérature, malgré les ruines immobiles et minérales, et en compagnie des petites araignées brunes, devenues nos complices.

Après ces jours heureux car complexes où l’ouverture de nos yeux ne suffisaient pas à saisir la réalité, où nous étions obligés à un mouvement intellectuel permanent.

Après cette période heureuse dans le désastre qui se teinte parfois de violets et de bordeaux, après, nous sommes arrivés au pied des montagnes.

Nous sommes rentrés dans leur ombre, avec une boule dans le ventre que nous n’identifions pas encore bien, et dont la nature n’est toujours pas définie. En nous retournant, une dernière fois, nous pouvions voir encore la géographie accidentée et attachante d’où nous venions. Et dire adieu aux jours heureux. Car, au fond de nous, nous le savions. Pour cette année, les jours heureux étaient finis. Alors, nous avons pénétrés l’univers des montagnes.

C’est de là que nous vous écrivons aujourd’hui, depuis le froid perpétuel et glacé des flancs rocheux. La traversée est dure et plus d’une fois, nous avons imaginé, en rêve, revenir sur nos pas, sachant que c’était impossible, que le temps comme l’espace nous entraînaient dans une réalité où tout retour en arrière n’était que chimère. Alors, nous avons continué, serrant plus fort contre nous nos bandes de laines et de tissus pour nous protéger de la morsure du froid.

Nous avons traversé des torrents dorés qui battaient les feuilles gelées des rares plantes qui parvenaient à s’échapper des parois. Nous apercevions des animaux légendaires qui couraient sur les sommets. Les glaciers ont souvent fait déraper notre pas, nous faisant rouler en boule au bas d’un ravin, blessés par les pierres. Mais à chaque fois que nous avons pu, nous nous somme relevés, nous avons épousseté nos vêtements, massé les zones de notre corps qui étaient douloureuses et repris notre chemin.

C’est de là que nous vous écrivons aujourd’hui.

Ces mois de voyages nous font espérer que nous arriverons bientôt.

Soyez sûrs que nous vous écrirons aussitôt que nous le pourrons et que notre amitié reste présente à nos esprits, chaque jour.

Dans l’impossibilité de vous lire, nous imaginons vos réponses à nos lettres, réelles ou fantasmées. Nous souhaitons que la mer argentée rende toujours la réalité plus belle, là où vous vous trouvez, et que la vie est douce. Nous le souhaitons.

Prenez soin de vous et partageons, par les facultés de la rêverie, un peu de la poésie du monde et de son désastre.

 


 

Février 2011

 

Chers, très chers amis,

 

Nous sommes heureux que notre absence dans l’écriture soit, cette fois-ci, plus maigre et nous pouvons déjà reprendre le récit seulement quelques semaines après notre lettre précédente.

Si le froid est rude, cela nous réchauffe de nous lier à nouveau à vous par le papier.

Nous sommes toujours dans les montagnes. À l’entrée des montagnes, nous pensions avoir à traverser l’enfer. Nous pensions que notre corps seraient malmené et rempli perpétuellement de douleur. Nous étions convaincus d’avoir à regretter l’entreprise de ce voyage, certains que, davantage encore que notre corps, notre moral s’effondrerait. Et avec cette conviction, l’assurance de continuer à avancer en aveugle pour des raisons oubliées.

Il n’en fut rien. Cette traversée des montagnes fut comme l’arrivée de l’hiver que l’on redoute et qui se révèle faste. Comme un hiver incompréhensible. Nous ne comprenons pas bien comment toute cette hostilité ne nous rebute pas, pourquoi nous nous sentons joyeux et légers malgré le vent, le ciel toujours bas et lourd, malgré la désolation du paysage, le malheur des pierres et l’absence d’animaux. Mais nous nous sentons joyeux et légers, de cœurs et d’âme. Dans les tunnels que nous traversons, s’empilent des détails incroyables, des recoins de couleurs vives, et nous croisons même parfois du vivant, que nous saluons, sourire aux lèvres. Toutes ces rencontres, aussi fortuites et anodines soient-elles, nous encouragent et participent à notre avancée. Nos imaginaires se développent puissamment et font émerger des paysages effarants, des horizons gigantesques, où nous apercevons vos silhouettes, au loin. Comme de petites bêtes effarouchées, nous avançons à petit pas, mais en réalité ce n’est pas de l’effarouchement, non, pas de l’effarouchement, c’est l’émerveillement qui permet à nos pieds de ne pas déraper dans les chaos de pierres gelés. Nous traversons les montagnes, mais en réalité nous traversons les mondes oniriques remplies de la beauté du désastre et nous en remplissons nos yeux pour le partager. En réalité.

La nourriture se fait de plus en plus rare. Si encore nos rêves éveillés nous projetaient dans un roman de Volodine, aurions-nous quelques miettes de pemmican à mâchonner, ou des racines, mais nos capacités oniriques ne nous permettent pas d’aller jusque-là et nous devons nous contenter de légumineuses sans passion et parfois d’un peu de fougère. Contrairement à E. je ne dessine pas tout ce que nous voyons. Nous avons su, par un ami croisé sur la route, que l’acheminement du courrier était perturbé. Aussi, sommes-nous patients d’être sans nouvelle de vous. Votre silence est ainsi dû au perturbation de l’acheminement du courrier, n’est-ce pas ?

Parfois nous croisons quelques chamois qui s’enfuient devant le signal d’un danger quelconque. Une seconde, notre cœur se met à battre plus vite et l’hiver nous rattrape presque, mais nous ne tardons pas à redevenir sereins, encore surpris de ce calme plein qui nous accompagnent dans cette marche. Parfois, nous repensons avec plaisir aux petites araignées brunes et puis ensuite à vous. Et c’est agréable. Parfois, je réalise avec joie qu’il n’arrive jamais que je ne pense à rien.

Mais je pense qu’il est temps de clore cette lettre avant que je ne parle de moi davantage, laissant de côté mon compagnon qui ne peut exister ici que par mon nous.

Oui, il est temps de clore cette lettre.

Soyez assurés, je vous en prie, que nous vous écrirons bientôt à nouveau, si tout va bien, depuis les contrées du nord où nous entrerons dans des lieux politiques mal éclairés, où l’on pénètre en poussant plusieurs lourds rideaux de faux velours et où nous entendrons les criailleries entretenues par l’alcool et la débauche. Nous boirons un verre ou deux pour nous réchauffer avant de commencer à écrire, mais il n’est pas sûr que ce soit suffisant. Là, nous commencerons alors une autre vie.

Mais de tout cela, rien n’est sûr, évidemment, rien n’est sûr…

 

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