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L’odeur de ton rouge à lèvres

Entre tension et égarement, je dodeline en roulant des yeux, mes yeux qui cognent contre le trou béant dans le plafond d’où gouttent des liquides visqueux qui s’écrasent en bruit mous et verts sur le canapé rouge. Je renvoie ma tête en arrière, je fais craquer mes épaules et tire sur mes cheveux pour me ramener à la réalité. Rien n’y fait. Les images du week-end occupent toutes mes pensées. Sur le bureau, le fatras du quotidien me ronge petit à petit et je m’ensevelis dans des fabulations silencieuses. Mon corps déraille, lâche prise de toute part, et je garde un œil sur le téléphone, imaginant des appels où tu me séduis et m’énerve, où tu me lis des extraits de textes théoriques sans queue ni tête, que j’écoute silencieuse, hochant la tête, en attendant le prochain paragraphe qui sortira de tes lèvres. Je t’observe, ton visage lisse cerclé de boucles claires et de vapeurs laiteuses, faisant la moue sous le soleil hivernal de la matinée tardive, étalant ta jeunesse, effeuillant avec délicatesse les fines images de l’abstraction et du jeu, figures en l’air et séduction du dimanche, je m’embrume pour faire l’air de rien, te rabroue un peu, et te laisse m’embarquer en jouant les femmes séduites sans avoir l’air d’y toucher.

Je respire l’odeur de ton rouge à lèvre, j’attache dans ton dos le soutien-gorge qui cisaille ton torse plat et tes larges épaules. Dans la salle de bain, je te farde et te recoiffe dans un nuage de talc chinois. Tu rentres le ventre, tu te tiens dans l’encadrement de la porte et je te mitraille de photos où tu minaudes et te déhanches en croisant et décroisant tes longues jambes. Je chausse mes talons hauts en peau de serpent, enfile cette robe turquoise et des bas transparents, t’interdis l’entrée de la chambre, et te demande ton avis, je te jette au visage des habits de laine, et t’aide à remettre ta perruque pendant que tu te lamentes de ta féminité surprenante. J’enfile un manteau de laine, et dans les escaliers que je descends lentement, te demande de me relever si je m’écroule. Pendant le spectacle, côte à côte, je te regarde en coin, tu essaies de me parler, et je refuse obstinément de reconnaitre la violence dont tu parles. Sur la petite table nappée de rouge, à la lueur des bougies qui parsèment la salle, devant le spectacle minable du petit cabaret, tu as l’air triste et je suis épuisée. Le jeu est fini, je me sens désolée, et nous rentrons par le tramway qui cahote. Chez toi, tu te démaquilles, tu me fais à manger, les yeux encore un peu cerclés de noir. Tu enlèves ta perruque, je défais ton soutien-gorge, et je traine encore un peu là, dans le minuscule bureau où s’entasse mon chapeau noir, la perruque désormais morte, les étranges cadeaux de ta mère, et quelques photos sur les murs qui représentent des sculptures d’empereur romain, des articles de journaux découpés, des notes au hasard et des danseuses en noir et blanc. Je traine encore un peu, je n’arrive pas à partir, et pourtant il est l’heure. Il est plus de deux heures du matin. Demain, il faut se lever tôt, mais rien à faire. Je traine encore un peu là.

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