Le fantôme du chat rôdait dans le couloir en se frottant au mur toutes les fois où j’allais me resservir du fromage blanc.
En partant ce matin, Moira avait ouvert les fenêtres et je ne les avais pas refermées de la journée. L’air vif qui circulait dans l’appartement faisait remuer les fantômes et les dérangeait. Ça bougonnait dans les coins, mais j’avais besoin de m’aérer la tête. Moira ne reviendrait pas avant demain matin, très tôt, j’avais la nuit devant moi. Je m’installais dans le fauteuil du séjour pour lire un peu. Mais mon mauvais bouquin ne faisait guère l’affaire. Alors j’allumais la radio. Je déteste rester sans rien faire. Et c’est pire dans une maison que je ne connais pas. J’allais fouiller le placard de la cuisine pour voir un peu. J’y trouvais une bouteille de sirop d’érable, du pain de mie et des conserves. Mouais.
Je tuais le temps à caresser le fantôme du chat qui n’aimait pas trop ça. Dehors, les arbres craquaient un peu, de temps en temps une voiture. Je finis par m’endormir sur le fauteuil rouge.
Le bruit des clés dans la serrure me réveilla. J’ouvris les yeux sans bouger et Moira lança un salut beaucoup trop sonore pour l’heure encore nocturne. Elle posa son sac à dos dans un coin de la pièce et s’assit en face de moi, d’abord sans rien dire.
Puis elle me raconta qu’elle avait croisé un type avec une figure un peu étrange dans un bar du centre-ville où tout le monde allait souvent. Rien de très surprenant, en bref. Mais elle insistait un peu trop. Je me levais pour aller me passer de l’eau sur le visage dans la salle de bain qui était en sous-sol pendant qu’elle parlait encore de ce type, qui avait l’air tout à fait ordinaire.
Quand je remontai elle dit que sinon, tout s’était bien passé. Bon voilà. Je me levais pour fermer les fenêtres, un peu engourdie par le froid dans lequel je m’étais assoupie. J’étais de mauvaise humeur et ses histoires de garçons me fatiguaient.
Elle monta vers l’étage parce qu’elle avait besoin de se reposer. Il n’y avait plus rien à dormir pour moi, alors je mis mon cuir pour sortir un peu. Je me retrouvai un peu trop vite sur le perron, face au grand panneau publicitaire un peu modifié par nos soins. Il y avait toujours quelques voitures qui passaient et un peu plus loin sur la droite, le petit monument à la gloire de l’inventeur de l’insuline, avec sa petite flamme qui brûlait toujours, ça mangeait pas de pain. Demain, on serait le 4 janvier 2005. J’aimais bien la date. Je me mis en route vers le centre, bousculée de temps en temps par un vélo. Tout était propre dans cette ville et ça m’énervait un peu. Ce n’est que sur Adelaide Street que je m’aperçus que le fantôme du chat m’avait suivi. Je n’en fis pas toute une histoire, d’ailleurs la plupart des gens n’en remarquait rien. En arrivant au centre, je m’arrêtais boire un café dans une enseigne impersonnelle. Je ne m’étais toujours pas habitué à ces villes sans cafés, sans épiciers. Je ne comprenais pas bien comment les gens s’alimentaient ici. Les bars à étudiants étaient fermés. Ils avaient fait leur chiffre pour la nuit et c’était maintenant une autre population qui prenait le relai du ballet des villes. Les petits locaux abritant on ne sait quelle activité plus ou moins culturelle faisaient ici place à quelques banques et deux ou trois fast-food. Je décidais d’aller vers le marché couvert pour y retrouver le bar à café du centre-ville où tout le monde allait souvent. Je m’assis sur les bancs en bois, dehors, avec un café d’un demi-litre dans les mains. Je regardais les gens, ces gens étranges, en caressant distraitement le fantôme du chat. Un homme s’assit à la table devant moi. Il était de dos et portait une veste bicolore. Il buvait son café en inclinant la tête sur la droite. Je me dis qu’un type pareil valait sûrement le coup qu’on l’observe de façon un peu plus détaillée. Au bout de cinq minutes, je me déplaçais vers une table à sa gauche et je commençais à faire semblant de feuilleter un journal quand le fantôme du chat se mit à feuler. Ça faisait un bruit de salive au fond de la gorge dégueulasse, mais que voulez-vous, les fantômes ne peuvent pas tout réussir. Je lui tapotait la tête pour le rassurer, pour ne pas qu’il se vexe de ne plus savoir feuler. Ce devait être un tout jeune fantôme encore mal expérimenté. Pour garder un peu de dignité, il se lécha les poils avec application, comme s’il était trop occupé pour remarquer quoi que ce soit. Ils sont hautains, ces chats, ça m’énerve ! Le type avait un peu bougé sa tête et regardait autour de lui calmement.
Je sais qu’il ne faut pas le faire, mais j’eus envie d’aller lui parler. Il avait des lunettes de soleil ridicules, de celles qui étaient revenues à la mode cette année-là. J’allais jusqu’à sa table, m’assis et je lui tendit la main en disant Moira Warwood, c’est comme ça que les gens se disent bonjour ici. Il enleva ses lunettes (mon plan avait marché) et, un peu étonné, me tendit la main en souriant poliment. Il s’appelait Daniel, mais on l’appelait Dani ou Dan. Les gens qui se présentent de façon multiple sont toujours un peu attirants, même si c’est agaçant. Pourquoi donner les deux prénoms si un seul est employé ? Si ça varie selon les situations, pourquoi ne pas donner celui qui se prête le mieux à la situation actuelle, quitte à faire des ajustements par la suite si nécessaire. Mais je ne dis pas tout ça et lui souris d’un air un peu entendu pour faire la maline. Il avait les yeux bleus, la mâchoire carrée et les joues creusées. Il ne présentait aucune trace d’intelligence ni de bêtise distinctive. Je ne savais pas trop comment amorcer la discussion alors je lui dis que je ne venais pas d’ici. Ah bon, est qu’est-ce que tu viens foutre à London, alors ? Première impasse. Il fallait que je trouve quelque chose à lui raconter rapidement. Je fais un stage de coiffure, non je paraîtrais trop idiote. Un voyage d’affaire ? Je n’avais rien d’une femme d’affaire et mon prénom me trahissait. Lectrice à l’Université, tiens c’était pas mal. Je lui dis que j’avais fait mes études dans la philosophie de l’éthique et ce fut assez obscur pour qu’il ne pose pas davantage de questions sur le sujet. J’en profitais pour lui retourner la question. Lui, il était né ici. Quelle drôle de vie ! Je pris congé dans des politesses maladroites, dans cette langue toute liquide qui me glissait entre les dents sans que j’arrive à en prononcer les R. Par précaution, je pris son numéro de téléphone. Oui on pourrait prendre un verre à l’occasion, ce serait sympa.
Puis je pris le chemin du retour, en me mordant les lèvres et en oubliant le fantôme du chat.
Quand je rentrais, Moira dormait encore. Par méchanceté je la réveillai. Les cheveux ébouriffés, elle me dit oh la la, qu’est-ce qu’il y a ? Bon, en vérité, elle ne dit pas exactement ça, parce qu’en anglais, il n’y a pas de oh la la, mais quelque chose du genre.
Alors je m’assis sur le rebord du lit et je lui dis que j’avais rencontré un type avec une figure un peu étrange dans ce bar du centre-ville. Elle me regarda bizarrement, comme si j’avais dit une connerie. Et tu as oublié le fantôme du chat ? Tiens, je ne savais pas qu’elle était au courant pour le fantôme du chat. Je me grattais un peu l’oreille et fis mine de me lever, mais elle s’assit sur son coude alors je restai. Quel type avec une figure un peu étrange ? Oh, trois fois rien, un mec. Je sentais bien que ça ne lui plaisait pas du tout, mon histoire. Alors j’avouais. J’avouais tout. J’avais parlé à ce type, j’avais pris son numéro et j’avais même l’intention de me le faire, si possible. Elle se mit un peu en colère, en fronçant les sourcils. Merde, on avait dit qu’on leur parlait pas. Puis tout à coup, tout ça m’a énervé, ce projet stupide, de partir dans une petite ville inconnue de l’est de l’Ontario, avec cette fille que je ne connaissais pas, pour observer les gens. Je faisais cela très bien toute seule et je n’avais pas besoin de ses règles stupides, ni de cet endroit du monde.
Arlen