Minérale. Comme la pierre, aveugle et froide. Solide et polie, je m’efface, me dérobe aux lumières pour vous servir de reposoir, avec mon silence. À l’écoute, toutes mes fissures frissonnent pour voir quel est ce monde mouvant et liquide qui m’entoure. Parfois, bruyante comme une avalanche, j’impose mes caillasses. Je les remue dans un fracas sourd et sans rythme. Les casse, à faire des étincelles.
Je suis la pierre.
Minérale et de métal. La densité métallique et l’immobilité du rocher. Le sang ni chaud ni froid et sans couleur. La vue du vivant ne me tire aucune émotion et les immeubles sclérosés me sont familiers. Les structures enfouies de la ville, le métro et la tôle m’appelle quand je suis dans la rue. Et quand bien même je ne vois pas d’où viennent les crilleries, je sais que c’est le métal qui parle. Alliances contre-nature, acier bleuté, béton désarmé. La rouille me tient par la nuque, me broie doucereusement les épaules. S’insinue jusque dans mon palais et ma langue. Son goût acide me fait cracher. Et les fondations de cuivre, de fer, tous les tuyaux s’enfoncent brutalement, presque obscènes, dans le cœur de la pierre (déjà poreuse d’être vieille).
En politique, en ville, comme ailleurs, la pierre est poncée pour pouvoir s’effacer sur votre passage organique et vivant.
Immobile, j’attends. J’attends que passent les vivants. J’arrache cette plante sauvage qui pousse à mes pieds, s’insinue dans mes caillots. Le végétal qui remue tant. Matière à manger. Simple élément utile. Alors que moi, la pierre, ne sert à rien. Je supporte tous les appuis. Je tiens à bout de bras raides toute la fatigue du monde mouvant. Je ne bouge pas et je contemple la rue, et mon frère le goudron.
Quand la chaleur, cette salope agréable, fait doucir l’asphalte et que ça bouillonne légèrement, seul mouvement important, alors, je laisse la matière me lécher les pieds. Doucement. Je contiens ses humeurs, ses remous. Je me décontracte, sans rien perdre de ma densité. Ce que vous ne m’enlèverez jamais.
Je ne fonds pas. Je ne cède pas. Et si, par malheur, je ploie, en me brisant je déconstruis tous vos fantasmes de pouvoir.
Mes muscles ne sont pas ces tissus visqueux, mais sont de la chair de pierre. De la pulpe de granit, langoureux. Mes os, subtil assemblage de verre et de métal, paraissent si fins que n’importe quel organique souhaite m’allonger de force pour les briser.
Mais tu n’auras rien. Que la douleur de la torsion dans ton bas-ventre. Le choc contre mon sein t’écrase. Et mes os ne cassent pas. Frappe. Frappe encore. Épuise-toi et retourne à terre. On ne s’attaque pas aux montagnes.
Mon calcaire s’infiltre jusque dans l’eau, la source pure que tu bois. Heureux de toi. Satisfait. Sans sentir venir dans ta gorge le raidissement de mes actes.
J’agite mes fenêtres comme des drapeaux pour que le verre, qu’elles portent si soigneusement, vienne brûler vos rétines organiques.
Aveugles, même au bord de l’orgasme où vous vous solidifiez et un instant devenez de pierre, étrangers, hostiles à ce qui n’est pas en vous. Et le reflux du vivant revient vous agiter, vous rendre aux sensations médiocres de votre quotidien si court.
Je me rétracte et rentre… dans mes appartements.
Et quand tu essayes de passer la main sur ma joue, voilà que je disparaît, poussière. Tu ne peux me saisir et je peux t’étouffer. Tu me tailles comme tu te couperais les ongles, geste nauséeux et quotidien, si familier pour toi, organique.
Mais prends garde que je ne t’échappe. Car je suis minérale. Minée. Lapidaire.
Et lorsque tu t’allonges dans ton lit de coton, moi Lithos, je te baise. Chaque paillette de ma matière t’observe et t’enserre. Tu étouffes. Claustrophobie. Et moi, pérenne, je te survis.
Cœur de pierre, je regarde le mouvement désordonné du monde jusqu’à ce qu’il aille manger des pissenlits, par leurs racines immondes que je finirai par engloutir.
De vieilles riches organiques arrachent des morceaux de moi pour y frotter leurs doigts où je sens battre leurs fluides tièdes, en circuit clos. Ces fluides salés auxquels j’échappe.
Quand l’eau ruisselle sur mes parois devenues moites, je scintille de douleur, de cet affront auquel je n’échappe.
Mes pieds, mes fondations, glissent dans l’océan qui veut m’avaler. On me mine pour tout projet de carrière. On extorque mes pierres et métaux pour des préciosités si minuscules. Le marteau-piqueur fouille mes entrailles comme un chien. On me sculpte à vif pour tenter de graver la victoire de l’organique sur mes flancs. Mais c’est en vain.
Les forces du vent me nettoient de ces souillures quand il m’embrasse. Bien que tout participe à mon effondrement, je persiste dans mon immobilité et ne disparaît pas. Je ne me fragmente que pour mieux vous échapper, organiques !
Je suis de pierre et de métal. J’ai la froideur des millénaires. Cœur de pierre. Je ne suis pas viscérale. Je n’étouffe pas sous les coups de la bassesse, ni dans les miasmes de l’éphémère.
Minérale.
Je porte l’avenir de l’immobilité. Refuge, j’abrite le fer et ses atomes de vos regards avides.
Je clos pour l’infini l’irregardable. Laissez en paix ma matière.
Froide, aveugle, solide et impolie.
Je ne vous écoute plus. Je suis murée dans le silence. Enclose sur moi-même.
Froide, aveugle, solide.
Le bruit s’étouffe dans ma dureté. La lumière disparaît.
Froide, aveugle.
Vous ne sentirez plus rien. Vous serez de marbre lorsque j’aurais enkylosé vos membres, comme de la glace, ma sœur ennemie. Vous essaierez vainement, encore, de graver quelques épitaphes. Mais il n’y aura plus personne pour les lire.
Froide.
J’arrête la course du monde. Il n’y a plus de vie. Plus de battement. Plus de mouvement des fluides.
Pour une durée indéfinie.