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Mon amie

Le nez dans les étoiles, je ressassais les mauvaises choses qui me tournaient autour de la tête et m’embrumaient l’esprit.

J’avais fait pas mal de déclarations tonitruantes ces derniers temps, avec pas mal de pertes et un peu de fracas, suffisamment pour tourner la tête à ceux qui par hasard m’écoutaient. Je me suis excusée rapidement dans ma tête – ils comprendraient sûrement – et décidai de renverser la situation.

D’avoir cracher tout le venin ingrat que contenait ma vésicule de méchanceté m’avait soulagé et j’étais ravie de n’avoir envoyé ça à la gueule de personne.

Je savais que l’alcool qui me traînait encore un peu dans le sang me faisait un peu faire la grimace, mais je sentais à chaque pulsation, la vie qui continuait à agiter mon corps et la sensation de se relever, de se dresser sur la pointe des pieds pour essayer de voir plus loin en se brûlant les yeux aux soleils de l’humanité.

Les mauvaises choses qui me traînaient dans le crâne se dissipaient, ou bien, pour certaines, acceptaient de se laisser domestiquer. C’est un peu triste d’avoir à maîtriser ses passions noires et les attacher dans un coin, en leur jetant de quoi manger par terre, comme à un chien, mais j’espérais qu’avec le temps nous pourrions cohabiter. Bien sûr c’était une chimère, on ne finit pas par marcher main dans la main avec quelqu’un qu’on a tenu les membres entravés, mais les choses étant ce qu’elles sont et pour l’heure, c’est l’option que j’avais prise. Et bien qu’elles essayassent d’insinuer dans mon esprit remord et culpabilité, je tenais bon le cap et me concentrais sur la réalité de la manière la plus objective dont j’étais capable.

Bientôt j’allais sortir pour sentir au bout de la pulpe de mes doigts le réel avec qui je comptais bien avoir une discussion sérieuse et rapprochée sur mes nouveaux projets d’avenir. Bien sûr, il faudrait compter avec une certaine méfiance de sa part, avouons que je lui avais déjà fait faux bond une paire de fois, mais convaincue comme je l’étais, je pensais le persuader facilement de mes bonnes intentions à ne plus le malmener. Il faudrait évidemment trouver une entente pour que les bonnes et mauvaises choses de mon esprit n’aient pas à se cacher à chaque fois qu’il apparaîtrait, mais la négociation ne m’a jamais effrayée plus que ça, c’était possible.

Le bruit de l’eau qui coule berça doucement la mauvaise humeur qui finit par s’endormir, même si c’était d’un seul œil, et un rayon de soleil calma tout le monde. Le réel était juste là, en bas de l’immeuble à m’attendre, oui oui j’arrive, je ramasse mes affaires, attends. La vérité, c’était que j’avais du mal à me décider.

Je pensais aux autres, à tous les autres qui constituaient les fondations de la ville agitée qu’était mon esprit. Je pensais à eux avec amitié parfois amoureuse et chaleur. Ils étaient là, juste en bas, eux aussi. Sans m’attendre, juste là pour ce qu’ils sont et c’est exactement ce qui permettait qu’ils soient d’aussi solides constituants du réel et de la vie, c’est exactement pour cela que je leur vouais un amour inconditionné, aussi différents soient-ils et bien que parfois me rudoyant un peu, à bon ou mauvais escient. Je pensais à eux en réalisant simultanément à quel point ils étaient fondamentaux et à quel point je devais me passer d’eux. Sinon, je courrais le risque de mettre la fine attache qui nous reliait à l’épreuve de mes passions qui n’en feraient probablement qu’une bouchée dès que l’occasion s’en présenterait, et dieu sait qu’elle s’était déjà présentée. Il fallait que j’accepte de leur parler en présence du réel. Un instant, à cette pensée, je me sentis terriblement seule, comme faisant face à l’océan tandis que le vent frappait mon corps et les vagues en menaçaient son intégrité. Une seconde, je me sentis incapable d’affronter tout ce que cela impliquait. Mais je me retournai et en apercevant les rochers, je compris que la question n’était pas d’avoir un autre choix ou pas. Il y avait d’autres choix. Mais que c’était la seule manière de faire face au théâtre de mon esprit, de rester sur la scène debout, dans le seul décor qui pouvait m’entourer, meublé de mes agitations. La seule scène qui pouvait supporter mes perturbations passagères et de dérouler le fil de mon histoire. Et soudain, je fus capable de faire face à tout cela, parce que je me rappelais qu’était toujours là, et serait toujours là, mon amie la plus intime, celle qui endurerait toujours mes secousses et mes extrêmes, celle qui serait le pont – peut-être fragile – entre mon imaginaire et le réel ; le réel qui était toujours à attendre là, en bas de la porte mais à qui j’avais fait signe que j’arrivais, qui fumait une clope en m’attendant. Ma complice de toujours qui parfois me sert de colonne vertébrale, prête à m’attendre elle aussi quand je m’absente trop longtemps dans des univers inconnus où je perds la notion du temps, dans lesquels je crois que je peux vivre sans exil, comme s’ils étaient le monde. Mais quand je reviens épuisée, parfois désenchantée, un peu abimée par la norme ou l’alcool, elle m’attend avec son sourire de qui joue à la plus maline et ne me tient jamais gré de mes tentatives de fuite. Et même si parfois, j’ai cru qu’elle ne pourrait jamais rencontrer le réel, que je ne pourrais jamais les présenter, je sais aujourd’hui qu’elle est parfois le seul lien que j’ai avec lui. Lui, le réel, lui, les gens que j’aime. Il y a tellement de choses qui n’existent que par elle dans ma vie, dont elle est la seule réalisation, que je peux enfin accepter de jouer la pièce de ma vie à pile ou face sans avoir à choisir, dans un chaos vivant, entre toutes ces faces qui ne sont plus des façades. Mon amie la plus intime, l’écriture et sa langue, qui me permet d’embrasser le réel sans avoir à le figer dans une netteté que je ne comprends pas. L’écriture et la langue qui permet au réel d’exister dans le flou dont j’ai besoin, habillé des passions de mon esprit. L’imaginaire du texte qui dépasse toutes les images dont je rêve parfois. Mon amie la plus intime, celle qui sera toujours à mes côtés, quelques soient les terres où je m’égare.

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