Je suis descendue du train Adirondack à Tenn Station pour me trouver nez-à-nez avec une carriole à hot-dogs et des néons clignotants. Bonne entrée en matière pour un nouveau monde à découvrir. Coup de métro et je rejoins Brroklyn. Point zéro. Je n’ai aucune impression sur la ville.
Il me faut attendre plus tard pour prendre des repères sur les rues à l’entour et découvrir les mœurs concernant la cuisine. On m’entraine à Grand Central et je pénètre par des escaliers de marbre dans un espace dont la canopée densément bleue trace l’origine du monde et constelle le plafond d’horoscopes fantasmagoriques. Les murs de vieilles pierres patinées reluisent et les plafonds voûtés laissent dégouliner les sons d’un coin à l’autre de la pièce pour les laisser filer sur le sol comme de petits reptiles qui s’échappent entre les pieds de la foule médusée. Traversée d’ébahissement, me voilà sur la 42ème rue, nez en l’air et bouche ouverte devant les mastodontes de pierres qu’a généré le siècle précédent, avec toute la majesté que confère sûrement l’avant-guerre. À droite, une ruelle m’appelle discrètement, et j’obtempère sous les magnolias et les cerisiers en fleurs en espérant ne pas défaillir de joie. Le silence des arbres colorés m’entraine jusqu’à Septentrional Park, où une légère pluie amie distend l’humanité et laisse champ libre à ma promenade et autres réflexions clapotant dans l’eau grise du lac, batifolant avec les écureuils argentés et les oiseaux moirés, se ramassant sous une pierre mouillée ou longeant aplaties les murets noirs. Avec la pluie est arrivé un froid qui aiguillonne ma peau comme un diable et me pousse méchamment vers une sortie quelconque pour ne me laisser guère de répit et m’asticoter jusqu’à plus soif. Vaincue, j’abdique et me replie dans mes quartiers, le temps d’ourdir une nouvelle percée dans l’épaisseur de cette réalité hostile et belle. À stratégie nommée, je choisis de commencer par le monde connu et me dirige vers Chinatown, dans les rues de laquelle ne manque pas de me suivre un fidèle petit brouillard aqueux que je domestique peu à peu. Une seconde plus tard, mon fidèle brouillard est devenu un dragon de brume que je reconnais bien vite, un port aux fragrances et à l’obscurité de l’écriture des idées et des plats, une brume aux voyelles trainantes, aux odeurs reconnaissables entre mille, aux végétaux verdâtres et aux ruelles saturées. À Hong Kong sur East River, je retrouve mes réflexes animaux et navigue à vue jusqu’à la prochaine échoppe où le verre de thé en plastique, la table et le menu bilingue, le regard sans pitié de la serveuse confirment le glissement géographique que la brume avait permis d’opérer. Bruyamment, j’avale une viande et un riz aux épices insondables, finis ma lampée de thé et décolle pour, sitôt la porte franchie, faire le grand écart sur la faille sismique de la géographie nébuleuse, face à un gratte-ciel d’un autre âge, couronnée de brume et agrémenté sourdement de cantonais, de taxi jaune, de feux rouges oscillants, de grisaille urbaine, et d’un tapage de tous les diables. Devant mon incapacité avérée à saisir ensemble cette réalité qui convoque mes dons d’ubiquité encore balbutiants, je pratique un énième repli à Brroklyn, direction Williamsboro où la vie nocturne commence à s’agiter sans se soucier le moins du monde de mes problèmes de dysprésences entrainés par un chevauchement d’urbanités des deux extrémités du monde, des deux centres, là où ils se rejoignent pour former la première maille du ruban de Moebius. Sans se soucier donc que l’origine du monde moderne se vautre à quelques stations de métro, la jeunesse aisée des nouveaux quartiers de l’Est se répand en cocktails et singularités au pittoresque un peu entamé. Dans un bar où le dernier chic est de donner à boire à son chien, on m’entraine en me tirant par le bras. J’avale des bières à l’épaisseur douteuse en maugréant des sortilèges adressés aux chevauchements des mondes.
Plus tard, je chemine à nouveau depuis les parages de la prospection vers un boulevard plafonné de métro où le soleil perce par à-coups négligents et où le monde se rétrécit à nouveau sous les coups de boutoir des langages entremêlés. Après avoir traversé un autre quartier tirant sur la friche, je débarque dans une petite librairie où les livres à couverture écornée prennent tous la parole en même temps pour tisser les parois de la tanière d’un grand type filiforme aux cheveux oranges, au visage et aux épaules criblés de tâches de rousseur et dont la classe et le regard bleu de glace grand ouvert sur le monde nous accueille avec la chaleur d’un ami, fin, infime et doux. Colum nourrit une discussion intelligente dans un anglais sans tâche et d’un sujet à l’autre nous entraine à fouiller les rayonnages de son univers, étoffant de présents les topiques où nous entraine la conversation, couronnant la rencontre en m’offrant le Printemps noir, le plus sombre et le plus désespéré, dont il partage avec l’auteur le quartier. Émerveillée par la rencontre, je quitte la librairie avec dans mes pas l’ivresse que procure les joies rares et pars me perdre dans les rues désertes, parsemées d’entrepôt qui mènent, et je ne le saurais que bien plus tard, aux portes du Qveens. Longtemps, bien longtemps après que mes talons n’aient plus rien à faire résonner sur le pavé que ma fatigue et celle de mon ami, nous obliquons métropolitainement vers l’île de Wymhattan où, parfois entre chiens et loups Batman s’enferre sur les toits des passerelles vertes métalliques qui relient entre eux les édifices délirants. Durant les trajets souterrains, se déploie une humanité à la matérialité si palpable qu’elle en magnifie les porteurs, dans leurs horreurs et dans leur majesté. L’humanité encapsulée dans les rames du métro, meurtrie ou splendide, simple ou sophistiquée, jouant de toutes ses gammes et refusant l’aplatissement. Au moment de refaire surface, nous débarquons au pied des gratte-ciels centenaires, cathédrales de la modernité ombrageant de petits parcs où trépignent de minuscules humains. Écrasée par le poids des pierres dont la destinée hors du commun de s’élever vers le ciel vient contredire toutes les lois de l’apesanteur jusqu’ici formulées par les New Town et autres tentatives rationalistes contradictoires de la modernité, écrasée par le poids du minéral dont la caractère massif broie les velléités de renouvellement des matériaux à l’échelle du monde entier, écrasée par le poids de la roche rigidement sculptée pour édifier les temples, je déambule effarée, effrayée de ma propre joie et de la grâce que me procurent ces nouveaux compagnons. Puis, comme pour me rappeler le nécessaire équilibre du monde, l’eau vient se manifester dans des couleurs innommables et s’engouffre dans les bras de terres, se maintient magnanime face aux tentatives de la réduire à néant, défiant les langues de pierre et de métal qui s’élancent d’une rive à l’autres, langues infernales enserrant l’eau de leur grands câbles métalliques, jetant passerelle et bolides par delà les étendues aquatiques, au milieu de cette terre à la découpe incertaine, où tout s’engouffre et eau de mer et eau douce, où tout se mélange, rivière, et océan, et toutes sortes de gens. Le pont de Brroklyn et ses deux ou trois étages, les tours forteresses qui en marquent les entrées, et sa vue sur les lignes dessinées dans le ciel d’un côté et les quartiers pour les humains de l’autre, à perte de vue le pont est par nous traversé dans le cliquetis des cadenas qui se secouent tristement le long des piliers qui plongent jusqu’aux fondations du monde connus, celui des poissons. À terre, nous haletons un peu, encore engourdis de ces émotions et nous retrouvons sans faire exprès aux portes d’un autre univers nous ouvrant grands ses entrailles. D’un bond, nous sautons dans le petit ferry orange qui s’éloigne du plus vite qu’il peut de la ville gigantesque pour se réfugier dans les îles alentours aux dimensions plus confortables pour les humains. À l’arrière du bateau, comme pour jouer des adieux déchirés avant l’heure, nous observons en silence le bloc des édifices aux étages incomptables, massés les uns contre les autres, prêts à se défendre contre on ne sait quelle menace surgie des fonds aquatiques, bouclier prêt au sacrifice ; la méfiance règne. Qu’un seul, ne serait-ce qu’un seul d’entre eux ne faillisse et c’est la formation de la tortue des gratte-ciels qui s’effondre et se ramasse, la fin de l’empire romain, la baise de la garde et les promesses de déchéances éternelles. Alors, ils restent bien ensemble, bien serrés, tendus dans l’attente, même s’ils ont mal aux pieds. Et le ferry s’éloigne de plus en plus, semblant les immortaliser dans une trainée d’écume où jouent les mouettes new-yorkaises, avec cette élégance et cette facilité que seule engendre cette ville sans âge. Ni vieille ni jeune, ville hors du temps en ayant fait l’étrange choix du siècle comme unité de mesure. Lorsque le ferry en a marre de croiser dans les eaux indécises, il revient sur ses pas et nous voilà oubliant nos fausses larmes pour jouer les jeunes européens arrivant pour fuir on ne sait quels dangers avec dans la poche les recommandations d’un oncle qui fourmillent de promesses, déployant mille nouvelles potentialités dans chaque entreligne. Oubliées pour un temps les horribles façades de verre fumé, les grues électroniques et les antennes satellites, on rejoue pour l’heure les arrivées plus anciennes sans encore savoir que l’on finira probablement en quarantaine. Mais l’embarcation évite Ellis Island et nous ramène l’air de rien sain et sauf sur l’île la plus chère du monde. Alors, prenant acte du caractère inédit de notre chance, nous tentons le tout pour le tout et remontons à pied dans le chaos des rues et des lumières, dans l’assourdissant raffut qui se dégage de la ville comme une brume, jusqu’à tomber nez-à-nez – et avec une probabilité tout à fait aléatoire – avec un snack qui refuse d’être bar. Dans l’hystérie des jours de fêtes nous lançons des commandes tonitruantes en jurant qu’on n’en a pas fini. Pris au mot, voilà qu’on glisse sur la table en plastique – orange, probablement orange – des nourritures si oniriques que nous n’osons d’abord pas les toucher. Les chairs s’entremêlent, se recouvrent les unes les autres en dégoulinant de suint proposant de nouvelles créatures mythologiques au corps de porc, aux ailes de poulet et aux grands ongles de vache, les produits seconds obtenus des pies des femelles habillent l’ensemble pour le faire tenir et une pate solide vient en terminer le fondement. Le repas triangulaire s’affaisse un peu nous pressant de le consommer. Pour ne vexer personne, nous mettons tout en œuvre pour venir à bout de l’exercice et tant bien que mal parvenons à absorber dans nos gosiers gorgés d’huile les éléments multidimensionnels qui constituent le repas. Sitôt avalé, nous voilà rappelés par les contrées orientales de la ville, dans des injonctions dessinées par la foule. Le travail de cartographe accompli au préalable par mon compagnon nous permet de nous laisser dériver sur les courants chauds à l’affut d’un havre référencé par un humain d’un autre continent. Parvenus, nous déchiffrons les codes pour obtenir l’accès : politesse, contrôle, habitude, humour, réglementation ou mauvaise perception de nous-mêmes, nous n’en saurons rien, mais l’accès ainsi obtenu nous révèle un espace non-oxygéné dans lequel nous ne parvenons pas à maitriser notre apnée et sommes forcés de remonter à la surface malgré l’agrément consenti par les créatures locales. En dérivant plus au nord nous explorons plusieurs passes sans rien dénicher de satisfaisant, si ce n’est des saloons. Prenant un ou deux ris pour virer de bord en direction de l’île, nous réitérons la manœuvre sans plus de succès. Un point sur la carte indiqué s’avère sabordé et un estaminet local finit par nous abriter à East Village le temps d’une averse et de reposer nos pieds douloureux et nos muscles meurtries. La bière n’est pas fameuse. Nous passons beaucoup de temps à essayer de rentrer à bon port.
Plus tard, les parages de la prospection nous offre leur herbe moelleuse et l’ombre de leurs cerisiers en fleurs le temps de nous restaurer, de prendre des forces pour la suite. Têtus, nous braquons à nouveau le cap en direction de l’île et passons par le canal de la Large Voie où s’offre à nos yeux le spectacle de la multitude humaine et de l’abondance en toute chose. Des véhicules à moteur bordent l’intégralité du canal pour réconforter le passant de douceurs avenantes. L’odeur de sucre nous fait tourner la tête et égarent nos pas dans des ruelles qui n’ont de ruelles que le nom et lorsque nous comprenons que nous n’avons que cédé aux chants des sirènes sans jamais pouvoir les atteindre, nous sentons l’amertume brûler notre langue et prenons la leçon avec humilité. Alors, alors seulement, nous sommes capables d’apercevoir les beautés du paysage que masquait l’ensorcellement. Se déploient sous nos yeux des distorsions dimensionnelles, des constructions aplaties, des immeubles qui ne répondent plus aux lois de l’équilibre et des corbeaux de métal jaillissent du sol, à l’ombre des mégalomanies incarnées dans des étages incomptables, des hauteurs indomptables et des sommets incompréhensibles que nos esprits devinent plutôt que ne perçoivent. Des langues de papiers de soies écrues sortent horizontales des murs rouge sombre, des labyrinthes s’enchevêtrent au dessus de nos têtes et nous marchons dans l’exosquelette des bâtiments, circulant souplement autour de leurs échafaudages bouillonnants de colère. Bifurquant soudainement dans une entrée en escalier, nous escaladons la hiérarchie géographique pour longer une ancienne voix ferrée au végétal reconquérant mi-sauvage mi-apprivoisé. À mi-hauteur de toute chose nous cheminons. À mi-hauteur sociale, nous commentons. À mi-chemin nous arrêtons pour reposer nos tripes. Là, il n’est plus question de différencier l’animal du minéral, là se mêlent le statique et l’organique et soudain les pieds torturés d’une statue s’anime devant mon visage ébahi par l’irruption du vivant. Honteux de n’être pas plus hybride, de n’être que de simples tissus organiques gonflés et dégonflés par la pulsation des fluides, nous partons tête basse et queue entre les jambes, gênés jusqu’à l’outrance d’avoir briser l’harmonie ferroviaire et redescendons dans ce que nous croyons être les sous-sols du monde, le royaume des humains pour découvrir la puissance des rénovations urbaines, la retape, vulgarité toute aristocratique nous donnant à méditer sur la mesure de toute chose, à commencer par notre continent. Nous gobons des anneaux colorés pour éponger nos sueurs froides et notre dépit, giflés par l’ampleur de nos sentiments contradictoires, nous si petits devant l’immensité du monde. Mais sitôt formulé le constat des vastes plaines où se tortille la vacuité de l’upper-monde, la vie nous rattrape par le colbac et nous entraine vers les sinueux sentiers presque invisibles à l’œil nu qui veinent une ville et lui apportent la force de respirer, quoi qu’il arrive. Ainsi, à la frontière septentrionale de Brroklyn, nous trouvons un petit bâtiment d’angle trapu, dont les vitres obstruées par du papier translucide laissent filtrer une lumière diffuse. En poussant la porte de la Luncheonnette Diner nous pénétrons et nous imprégnons des amitiés qui s’y tissent, alignés le long d’un interminable comptoir d’aluminium aux tabourets fixés au sol. Personnages se succèdent et le temps d’une cigarette j’entame conversation et humanité dans des langages immédiats où l’échange cimente la complicité. Rassurée sur le destin du monde, je bascule dans l’ivresse offerte qui me rend volubile, imperméable au malentendu, mon compagnon de toujours.
Plus tard, nous avons la ferme intention de faire travailler cette superposition des mondes et retournons dans ce but sous la canopée bleue de la gare centrale ornée de lampadaires jaunes cherchant à enterrer l’art déco en le magnifiant. Déambulant dans les constellations aveuglantes, nous tâtonnons dans la reconstitution miniature du monde, passant de la Méditerranée à la mer de Chine et les Amériques sans pouvoir nous décider à embarquer pour aucune de ces destinations. La journée se passe dans des attentes et nous divaguons sans être vraiment agacés, indolents, laissant glisser sur notre carapace les aléas qui tombent sur nous comme fleurissent les bourgeons blanc et vert amande. D’humeur florale, nous apparaissons aussi soudainement que logiquement dans un immense jardin gainé de sérénité et débordant d’écureuils en fleurs. Loin de nos éléments amis, privés de pierre et d’eau, nous effectuons la traversée en scaphandre, préoccupés de nos ressources. Le manque d’oxygène nous étourdis et nous cherchons haletant à toucher les rares pierres qui ponctuent les sentiers. Malgré ces désagréments matériels, la splendeur du lieu nous émeut et l’enchantement qui nous saisit n’a pas plus à voir avec le délire de la fièvre qu’avec l’harmonie objective qui se dégage de chaque chose. Nous arrachant à nos rêveries embrumées, nos besoins élémentaires nous poussent vers la sortie où nous nous affalons sur les premières marches de pierre en léchant le sol pour en prélever de minuscules gouttes d’eau rafraichissantes. Encore, un bonheur immobile nous saisit. Perçant l’intensité de la joie, nous nous souvenons que les récits silencieux évoquaient des matières de papiers et des eaux noires. Dans un effort presque douloureux, nous reconstituons la mémoire collective pour énoncer que nous devons écrire à nos chers chers amis. Une papèterie nous avale où nous nous équipons des matériels les plus solides et adéquats. Il est alors temps de se diriger vers les rives de Conley Island pour adresser nos suppliques. Le rivage de l’océan est glacial et paralyse nos membres. Nous n’osons pas ouvrir les yeux de peur qu’ils ne gèlent, nos mains sont des bâtons bleutés et gourds et notre gorge se craquèle. Nous urinons sur nos orteils pour éviter qu’ils ne cassent et nous emmaillotons dans des journaux amenés par le vent. Progressant ainsi, nous traversons le parc d’attractions abandonné dont les ferrailles claquent au vent et dont les panneaux délavés grincent paresseusement. Nous devons encore aller au travers d’une avancée de bois où des hommes s’affairent sans que l’on voie leur visage mangé de laine bleu marine. Enfin, nous arrivons sur le rivage et adressons au continent d’en face des histoires d’amour à peine romancées par les vagues. Nos murmures sont aussitôt emportés par les mouettes qui s’en vont les délivrer. Cette tâche accomplie, le cœur à la fois gros de chagrin et soulagé de nos psalmodies, nous allons explorer le Brroklyn occidental en mâchant du fretin local agrémenté de grands seaux de bière sale.
Plus tard, nous apprenons que l’un de nos messages est arrivé précipitamment et que l’une d’entre nous a commencé son voyage pour nous rejoindre. Par les oiseaux, nous lui faisons savoir où nous retrouver. Nous avons pensé que les quartiers de l’ubiquité se prêteraient facilement aux transferts géographiques sans douleurs. Nous avons rendez-vous à Chinatown. La réalité colle parfaitement à l’idée que nous nous en faisions et nous fêtons ça avec des boissons au tapioca et en poussant de petits cris de satisfaction. Un homme passe et me dit que c’est le jour le plus horrible de sa vie. Sa mère est morte il y a quatre jours, il vient de l’apprendre et rassemble péniblement les 34 pénibles dollars qui lui permettront de se rendre à Philadelphie où auront lieux de pénibles obsèques. Nous allons manger. Une baraque équipée de quelques tables nous sert d’office des morceaux d’animaux directement découpés sur la carcasse qui finit de mugir dans l’arrière-salle. Nous léchons les os en suçant des légumes amers. En allant visiter le musée du présent où tout sent la poussière par avance, nous éprouvons un malaise qui se formait au creux de notre estomac de temps à autre, avant. Nous nous échappons dans un petit jardin communautaire, lieu minuscule étranger à notre compréhension où les univers se chevauchent sans se mordre, à notre plus grande surprise. Nous prenons une parenthèse pendant laquelle nous faisons des choses qui ne regardent que nous-trois-mêmes, et ce, pour le reste de l’après-midi. Quand le soleil tombe de l’autre côté du monde et que les heures bleues commencent à montrer leur museau, nous reprenons nos activités. Nous reprenons notre activité principale, la cartographie à échelle 1. En commençant par le métro, victime lui aussi de l’ubiquité galopante qui assiège toute la ville, où, entre deux lignes nous reniflons l’odeur de rockers préhistoriques. Nous nous précipitons pour voir. Ils sont masqués à la façon de la vieille Europe méridionale. Une femme aux sourcils rouges, un plombier chinois complètement saoul, la réalité s’éparpille. Nous aussi. La rue Ludlow que nous voulons atteindre nous résiste et se dérobe à notre indexation du territoire, mais nous finissons par l’immobiliser entre Hoiston Street et Allend Street. Plaquée au sol, nous la longeons attentifs et décidés. Au 87, un petit bar sombre se fait apercevoir et nous entrons. Vultur Shit commence à jouer et le vacarme qui en résulte crée sur nous une forte impression positive. Ce n’est pas le cas des mouettes qui se sont absentées. Alors que je me remplis d’alcool et de musique trop forte, je sors fumer une cigarette. Je rentre en communication avec un humain qui travaille dans le parc d’attraction désaffecté de Conley Island. L’ivresse diminue un peu ma sagacité. J’approuve. Un peu plus tard je communique avec d’autres humains par d’autres moyens de communication. J’approuve également. Notre topographie n’est pas encore au point et notre enivrement n’aide en rien à regagner Brroklyn sains et saufs. Nous marchons des heures durant dans la nuit qui s’étire comme un caramel. Je m’effondre en rentrant.
Plus tard, le poison embrume encore mes veines et alourdit mes paupières. Je me dirige vers la Zone souterraine, mais je n’arrive pas à rejoindre le Stalker qui m’a fixé rendez-vous. Après plusieurs changements de rive, je le trouve sur une plateforme à Nassau Avenue, accompagné d’un autre passeur. Nous prenons le ferré souterrain jusqu’à Flushing. L’ubiquité me revient en pleine face quand nous émergeons dans un autre Chinatown. Ici guère de contraste, c’en est continental. Dans un foodcourt digne de l’Asie du Sud-Est, nous errons hiératiquement devant les échoppes et bavardons à propos de Gattaca de la Rivière aux Perles en avalant des ingrédients inconnus de nous. Puis nous commençons notre marche. Nous partons du Nord du Qveens pour descendre sur la zoneverte au Nord de Brroklyn. Nous longeons l’avenue Roose dans le soleil de plomb de cet après-midi lumineux. Notre route est plafonnée par le métro aérien qui hache notre conversation toutes les quelques minutes de son bruit infernal métallique. Une fois calés sur le rythme de ses passages, nous avançons dans les interruptions de voix et de silences, en colorant notre marche de récits, de questions, d’impressions, de calmes insolés. Nous avançons. Traversons le quartier chinois, puis le quartier équatorien, puis le quartier indien, puis le quartier irlandais, puis le quartier polonais. Nous avons traversé tout le Qveens. Jusqu’à passer le pont du canal où l’eau verte s’entasse en attendant de devenir marron. Colum le Stalker new-yorkais se soucie d’un repas américain. Une douzaine de kilomètres plus tard, mes jambes me portent à peine et je rentre avec joie dans le souterrain où l’affluence empêche le repos. Nous nous affalons finalement sur un banc jaune en guettant péniblement les stations qui défilent à n’en plus finir. À la 7th Avenue, je descend en soupirant de joie à l’approche d’un soulagement quelconque que je ne me formule pas encore. Ubiquitaire, la station est elle encore en trompe l’œil, et je me retrouve dans les profondeurs sud des parages de la prospection, errant sans force, sans but et sans eau dans les ruelles quasi-victoriennes saluant mon échec volontiers endossé. M’effondrant sur un banc, puis sur le suivant, je progresse péniblement jusqu’à une petite entrée où un talus reçoit ma carcasse harassée. Rompue, mes jambes s’allongent mécaniquement tandis que la portion supérieure de mon corps s’agite doucement. Je dégote un morceau de carton sur lequel je grave une épitaphe à l’attention de l’un de mes proches chers chers amis, qui attend dans l’ombre des barreaux des épuisements tels que le mien. Je me remets en marche vers un but que je ne me suis fixé que par commodité. Lorsque je l’atteins, le sentiment de vide prévisible s’empare de mon organisme et je décide d’y répondre par un pragmatisme tout hongkongais, m’affairant autour de mon corps et de mes besoins premiers, oubliant l’heure et consommant d’horribles limonades. Une fois les ablutions primaires effectuées, j’élabore un plan de route qui me paraît imparable mais qui sera bien sûr immédiatement paré par l’affreux manque de réalité du métro new-yorkais. Je ne m’offusque plus et, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, garde mon cap tant bien que mal. Je finis par atteindre tardivement la Luncheonnette Diner où s’élabore un repas salvadorien à base de petits pains de maïs fourrés aux haricots noirs et au fromage. Nous sommes dans un diner américain, dans un quartier polonais, mangeant salvadorien en parlant français. La discussion s’enroule autour de la question de l’institutionnalisation, de Marseille et de New York. Un homme me parle de Los Angeles où toute le monde y est stupide, un garçon parle de fête juive et de prêtre free-lance, pour une fois ou presque je me tais. Et rentre me terrer à Brroklyn.
Plus tard, nous essayons de rallier la nation des voyous du livre, situé sur une 3th quelque chose. Un échec cuisant supplémentaire nous conduit à explorer une chaine de restaurant dont le menu nous laisse perplexe. Alors, comme à chaque fois où nous avons perdu le cap, nous sommes retournés sur nos pas, nous avons fait ce que l’humanité a toujours fait, nous sommes parti à la recherche de nos traces, pour les renifler et connaître un peu le sentiment de l’altération. Nous sommes retournés à Grand Central, nous avons murmuré des formules dans les angles des murs en espérant que quelqu’un un jour les récolte et les fasse bourdonner. Nous avons laissé là l’empreinte de nos voix, typographies du dicible qui frissonne le long des murs et nous sommes partis à la recherche de provisions. Nous savons que la fin du voyage approche et nous devons nous équiper. Faute de ne pouvoir remplir nos poches de pemmican, nous fouillons les étals et ramassons des petites gommes, des miettes de pastille, des rudiments de nourriture apparus on ne sait comment, nous les roulons dans des petites déchirures de papier journal qui nous colore les doigts et nous rendent contents. Nous montrons nos dents pour montrer que nous sommes contents et nous frottons nos gencives avec les pates verdâtres que nous avons obtenus en broyant les pastilles avec nos ongles. Nous nous sentons prêts à partir pour la 5th Avenue. On me tire par la manche pour me jeter dans un ascenseur rutilant qui monte directement au 20° étage. Là, sur les toits du monde on aperçoit les toits du monde. Le bâtiment de l’empire majeste et la 5th avenue scintille et tous les édifices inconnus tentent tant bien que mal de maintenir leur prestige. Nous leur adressons de petits mots d’encouragement en buvant une bière. En retournant dans un espace censément connu de nous, nous nous interrompons pour une collation au Sugar Coffe et ouvrons à nouveau une parenthèse qui ne regarde que nous. Sache seulement qu’elle était pleine d’une belle brume épaisse et sensuelle.
Plus tard, nous plions bagage et repartons à la recherche de la nation des voyous du livre sans plus de succès. Je passe mes deux dernières heures avec Colum, dans la petite librairie où les livres à couverture écornée prennent tous la parole en même temps pour tisser les parois de la tanière d’un grand type filiforme aux cheveux oranges, au visage et aux épaules criblés de tâches de rousseur et dont la classe et le regard bleu de glace grand ouvert sur le monde m’accueille avec la chaleur d’un ami, fin, infime et doux. Chargeant mon sac, je stridule quelques ultra-sons et les cafards sont bien présents pour me saluer, émus, lors de mon embarquement à Port Authority. Le bus démarre sous un orage dense qui referme sur mon passage un rideau de pluie.
Alors, si vraiment tu me demandes, je prendrais quelques minutes pour réfléchir, pour convoquer tout le monde avec impartialité et faire défiler les géographies dégrossies, pour évoquer la poésie brute et sauvage de Nicosie, la bonhommie ingénue de Montréal, la folie et la beauté insolées de Gênes, l’indéchiffrable et minutieuse insolence de Hong Kong, la rondeur rugueuse et sensuelle de Porto Alegre, la splendeur de la lumière à Marseille, les déserts glacés d’Ottawa, l’onirisme sombre et clinquant des touffeurs à Macao, la densité farfelue de Barcelone, le contentement élégant de Genève, le gris décor de la détermination joyeuse de Berlin, et d’autres, sûrement d’autres. Mais pour finir, si tu me demandes vraiment, je te dirai que c’est à New York où seule se produit la rencontre de la plus acharnée et la plus superbe des réalités et de toute la force potentielle de l’imaginaire. Où seule se produit cette facilité à être et à perdre pied, sans jamais arrêter de ressentir : joie, angoisse, peine, colère, émerveillement, et complexité.
20 avril 2013