J’avais beau chercher des tournures et expressions moins attendues, mais rien à faire : le vent me giflait le visage et je sentais la morsure du froid s’insinuer dans mes chairs.
Enfoncée jusqu’à mi-pied dans la boue de glace fondue, je rentrais la tête dans les épaules en bougonnant des malédictions valables pour l’ensemble de l’Amérique du nord. Mes oreilles vacillaient et je ne prenais pas le risque de les frotter de mes doigts gourds. Je basculai subitement dans un intérieur chauffé qui vendait du soviétisme en vitrine tout en diffusant sur un écran géant cerclé de guirlandes argentées l’intégrale des vidéoclips de Joe Dassin, en commençant par L’Amérique bien sûr, dont portraits de Lénine semblaient tout prêts à suivre la chorégraphie.
J’écopais d’une bière potable et le serveur, lunette sur l’avant du nez, se démenait pour me faire comprendre, pour je ne sais quelle raison, qu’il avait bien compris que je parlais français. J’avalai deux cacahuètes, finis ma bière en laissant Joe Dassin et l’URSS à leur sort.
Coup de chance, le bus était en retard et moi aussi. La chauffeuse, qui tirait sur les 60 ans et Joan Jett, me déposa à l’entrée d’un chemin qui devait être un raccourci mais qui était déjà beaucoup trop long compte tenu de la météo.
Plongée dans d’horizontales pensées perplexes, je ne prêtai guère attention à l’environnement que j’avais déclaré ennemi une fois pour toute. Aussi, quand je sentis vaguement quelque chose retenir ma jambe endolorie et glacée, je ne prêtai d’abord pas attention. Au deuxième coup, je regardai et trouvai un de ces écureuils noirauds, bien nourris, qui tirait sur le bas de mon pantalon comme sur la ficelle du bus.
Alors je m’arrêtai.
La petite bête me fixait de cet air qu’ils ont toujours de vous narguer tout en prenant mille précautions, au cas où. Elle ne disait rien et je m’impatientai un peu, l’oubli du froid par la surprise se diluant un peu plus à chaque seconde. Je fis mine de me remettre à marcher pour la secouer un peu.
On brailla.
Puis, il grimpa et, arrivé au niveau de mon coude me dit d’approcher mon oreille, froide. Il fallait une certaine dose de confiance. J’avais.
Il entonna alors une déblatération en algonquin qui semblait bien avoir quelque chose de politiques, une urgence à agir. Il y avait des /R/ très roulés, très en avant du palais, des nasales aigues, des géminations et quelques passiflores entre deux diphtongues.
Je n’avais rien compris.
La pauvre bête saisit tout à coup l’ampleur totale mon absence d’entendement et se tut en proie au désarroi le plus farouche. J’écartai les bras de mon corps, paumes vers le ciel, en prenant une mine contrite et en faisant semblant de chercher une solution. Mais j’étais réellement désolée. Il descendit en me faisant signe d’attendre, puis en voltigeant dans la poudre de neige, amorça un dessin.
Quand il eut fini, il recula satisfait en prononçant quelque chose qui doit vouloir dire « et voilà ! » en algonquin.
Il avait grossièrement ébauché une cigarette.
Interloquée, j’étais aussi un peu déçue. J’avais cru déceler tant de gravité morale dans son propos, tant d’enjeu idéologique et de détermination inquiète. Ne livrant plus bataille aux malentendus depuis un bail, je sortis de ma poche un paquet de cigarettes froissées que j’ouvris maladroitement de mes gants sales. Lui tendis une clope. Il la pris et parti vivement en poussant de petits sifflements joyeux et reconnaissants.
Je me dis qu’effectivement, il restait peut-être seulement les meubles à sauver, ici.