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Saint-Antoine de Padoue, patron des marins, des naufragés, des prisonniers, des muges et des congres

Il est 9 heures du matin et des poussières. La journée n’a pas encore réellement commencé. Elle se prépare à commencer. Elle se réveille doucement. Ça s’étire, ça baille encore un peu et ça se frotte les yeux.

Mes pieds sales laissent des marques noires et humides sur le carrelage blanc de la cuisine.

Encore une journée de chaleur accablante, où les mouvements sont ralentis, où les gens vont restés cachés comme des lézards, dans les fissures des murs.

Je me traîne doucement, sans mauvaise conscience.

Le bruit des oiseaux dans les arbres où j’ai la tête dès que je la sors sur le balcon, l’agitation du chat qui joue, l’odeur de la lessive de la voisine. Tout va bien.

La cafetière italienne finit de tousser son café brûlant, avec des bruits de couvercle. Les grands ciseaux en métal égouttent tranquillement. La menthe frémit un peu dans le vent en exhalant. Tout va bien.

Ça sonne à la porte. J’ouvre sans me presser, ça doit être le facteur.

Ça frappe à la porte. J’ouvre, pressée par la curiosité, ça doit être quelqu’un que je n’attends pas.

Il s’agit d’un type un peu ramassé, qui n’a pas spécialement l’air de quelque chose et qui demande après Saint-Antoine de Padoue.

— Oui. C’est moi.

Il n’a pas l’air de me croire une segonde, mais qu’est-ce qu’il peut y faire ? Il continue de me regarder.

— Saint-Antoine de Padoue ? répète-t-il, un peu sceptique.

Je lui fais signe d’arrêter son cinéma, qu’on ne va pas passer la journée à se demander si je suis bien Saint-Antoine de Padoue ou pas et qu’il n’a qu’à rentrer boire un café. Il s’assoit, un peu trop grand pour la table sous laquelle il doit mettre ses pieds.

Les yeux bruns (bien bruns) et les cheveux, il se fait plus embarrassé.

Ses mains bougent légèrement, en essayant de cacher du mieux qu’il peut sa gêne et son verre de café brûlant. Ça le contrarie de remuer la cuiller et de faire du bruit. C’est pas qu’il fasse silence (je vous ai dit : le bruit du chat qui joue, la lessive de la voisine qui claque au vent, les oiseaux, tout ça) mais moi je me tais, lui aussi et, enfin, bon, vous voyez comment c’est des fois quand personne ne parle, y en a que ça met mal à l’aise.

— Alors ? je lui dis d’un ton gentil, aimable, même affable, pour l’encourager.

— Alors bon, ben c’est compliqué, qu’il répond.

Pour moi-même, je me dis que oui, vu comme ça part, ça risque d’être compliqué avec ce genre de grand type, mais je ne veux pas le brusquer et du coup je garde affiché un sourire courtois, gracieux, souhaitant l’assurer ainsi de mon entière bienveillance.

Je vois bien qu’il est en train de prendre son élan. Il va se jeter, d’une segonde à l’autre. Je redouble d’attention pour le voir faire le grand saut. Il est au bord du gouffre (celui de Cabrespine (11)). La bouche ouverte. Les deux pieds sans accroche. Aspiré par le vide. Sans filet. Une discrète goutte de sueur vient perler son front. La tension est palpable. N’importe qui faisant irruption dans la pièce se demanderait bien ce qui se passe. Mais je vais vous dire tout de suite ce qu’il se passe : il est mentalement au bord du gouffre de Cabrespine, et puis c’est tout.

— Je m’appelle Piotr et…

S’il est venu là pour me dire qu’il s’appelle Piotr et boire une tasse de café, le coupé-je dans ma tête, c’est sympa, mais bon… Mais je n’en laisse rien paraître et garde mon sourire, figé et poli.

— … et je dois immédiatement parler à Saint-Antoine de Padoue.

Voilà qu’il remet ça. Donc il ne me croit pas une segonde quand je lui dis que je suis Saint-Antoine de Padoue, mais il est persuadé de le trouver ici, puisqu’il est rentré boire un café et puis qu’il est venu sonner ici.

J’acquiesce d’un air engageant, malgré mon agacement, pour l’inviter à poursuivre, comme si de rien n’était.

— C’est pour une histoire de naufrage.

Juste comme il dit ça, un banc de sars passe dans la cuisine. Je les salue, même si je suis un peu étonné.e que ça soit à cette heure-ci qu’ils passent. D’habitude, ils attendent au moins 4-5 heures de l’après-midi. Ils ont dû être au courant d’une visite impromptue et vouloir venir voir la tête du visiteur en question.

Quelle bande de petits salopards, ces sars, toujours trop curieux, après ça me fait remarquer…

— Ah ? Une histoire de naufrage ? C’est intéressant.

­— Oui, oui, c’est très intéressant.

Il ne doute visiblement de rien, ce type.

­— Il s’agit d’un vaisseau de la flotte portugaise qui a coulé et je voudrais en toucher deux mots à Saint-Antoine de Padoue. Pour qu’il n’y est pas de mal entendu. Ce n’était pas le bon navire, il faudrait rectifier.

Bon, là je n’arrive plus à sourire, c’est trop.

Il a dû remarquer que son histoire me dépasse un peu.

— Vous savez… enfin, tu sais… (je ne veux pas l’embarrasser d’avantage), je me suis retirée des affaires depuis un moment. Ça va être un peu compliqué d’intervenir, j’ai plus trop de contact, maintenant. Il vaudrait mieux faire sans moi…

Là, erreur stratégique. Je viens de plomber son dernier espoir. Le poids du monde tombe dans un bruit mou sur ses épaules. C’est l’accablement fait homme qui se dresse désormais devant moi. Et ce n’était pas du tout mon intention. Mon intention, c’était de boire mon café en discutant avec cette personne tout à fait charmante des aléas de la vie et puis voilà. Et là, je me retrouve avec ce type au bord des larmes, le moral suspendu à un maigre fil avec lequel joue le chat.

­— Bon, bon, pas de panique. Qu’est-ce qu’on peut faire ?

— Putain, mais c’est toi Saint-Antoine de Padoue, patron des marins, des naufragés, des prisonniers, des muges et des congres, qui devrait le savoir !

Il a un peu appuyé sur le mot congres pour faire sortir un peu de colère triste.

— Allons, allons, camarade, un peu de tenue devant les échecs de la communication. Reprends-moi un peu cette histoire de navire qu’on voye ce qu’on peut faire quand même.

— Et bien, il s’agit du Retors qu’on a confondu avec ce rafiot de Bulhões. Il faudrait inverser. Le premier qui était une galère a coulé au large de la Casamance, alors que le deuxième qui était vide nargue les étoiles à côté de Port-de-Bouc !

­Très bien, je le rassure, pas de problème, je m’en occupe, facile, c’est comme si c’était fait d’ailleurs c’est déjà fait, tu vois y avait pas de quoi s’inquiéter, après on se fait des ulcères pour rien, c’est pas bon, tu reveux un café ?

En fait, c’est un fou, je me dis. Parce qu’il a vu écrit Saint-Antoine de Padoue sur la sonnette, dans l’annuaire ou je ne sais où, il s’est imaginé des histoires incroyables.

Je sais bien de quoi il me parle, le Retors et le Bulhões, ce sont de beaux bâtiments, mais ils n’existent plus depuis 1453. C’est tout. C’est le seul défaut de son histoire.

Enfin, il a l’air rasséréné.

— Hm… et qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

Bon, ici s’ensuit une conversation banale et pénible sur les occupations triviales et quotidiennes des deux protagonistes dont je vous fait grâce (avé).

En fait, je ne sais plus comment m’en sortir de ce type. Il parle, il parle. Il ne s’arrête plus. Son Opel Kadett, ses échecs et sa mère. C’est le grand déversoir.

Je finis par réussir à le raccompagner vers la porte et prendre poliment congé de son aimable présence. Il me remercie chaleureusement pour l’histoire des bateaux et puis hein, la prochaine fois on ira se jeter des cafés calva dans le port du Havre, devant chez le mercier !

— Oui, oui.

Je me repose cinq minutes de toute cette agitation dans la cuisine, puis je convoque les sars pour leur dire de se faire plus discrets la prochaine fois, que bon , pour celle-ci passe encore, puisque c’était un fou, mais bon, gaffe à la prochaine, hein ?

Ça râle un peu, mais ça se tasse. C’est ce qui est bien avec les poissons, ça fait jamais trop de bruit pour trois fois rien.

— Allez, salut.

Et ils se barrent.

Bon, vu la couleur du soleil, tout me paraît maintenant à point pour aller faire un tour dehors.

Je laisse une caresse au chat et claque la porte.

Je peux désormais repartir dans mes élucubrations poétiques, sans risque d’interruption.

La rue est calme, les passants rares et ralentis par la chaleur. Une femme entièrement vêtue de noir, une grande robe ample, traverse la place insolée, l’air fière, malgré ses paquets de commissions. Un chien famélique attaque paresseusement un os de seiche desséché, sans conviction. Une mouche passe suffisamment près de mon oreille pour m’agacer.

Je me laisse couler sur un banc pour contempler le monde. Une salamandre avec un peu d’embonpoint vient s’asseoir à côté de moi. Je la salue de la tête sans la regarder. Elle allume une cigarette à la fumée épaisse et fume avec désinvolture, l’œil torve. On passe un bon moment. Comme ça, sans rien se dire. Puis elle se lève, glisse vers moi sa carte et s’en va. J’attends qu’elle ait disparu au coin de la rue pour regarder le bout de carton couleur ivoire. L’écriture est classique et classieuse. Elle est soudeuse à l’arc et au lance-pierre (TIG et MIG). Ça peut servir. J’empoche la carte.

Me lève à mon tour. Et déambule.

Je croise un type un peu plus grand que moi qui a l’air de déambuler pareil. Les yeux noirs (bien noirs) et les cheveux, il m’accoste sans embarras, l’air le plus naturel du monde et aussi nonchalant.

— Salut.

— Salut, je lui réponds tranquillement.

— On va boire un verre ?

Accoudés à une table, autour d’une Suze et d’un Martini Picon, on refait le monde, sans se presser, à la légère.

Il s’appelle Sébastien et moi Saint-Antoine de Padoue et il n’y a aucun problème.

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