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Tremblement de terre

J’avais les pieds de chaque côté de la fissure qui continuait à filer. Tout était mouvant et j’avais du mal à tenir mon équilibre.

Je criais en riant pour que l’on vienne à mon secours, m’amener vers un sol plus stable, mais non, ça tremblait de partout et une fuite en avant ne m’aurait servie qu’à faire s’effondrer la terre sur le bord de mes semelles.

Mes semelles… Elles me maintenaient avec hauteur dans une espèce d’état de grâce, comme étrangère toute catastrophe, pourtant en train de se produire. C’est comme si les choses du sol ne me concernaient pas. Comme si je n’allais pas tomber dans cette lézarde géante qui faisait tout pour m’avaler et me faire brûler dans ses tripes infernales.

C’était comme si. Mais je savais que c’était illusoire. J’allais bien finir par tomber…

Le ciel s’était un peu couvert et on entendait une sorte de grondement au loin, comme le bruit d’une usine de métal gigantesque et avalant tout les hommes et les objets qui viennent d’aventure à s’y résigner. Une machine aux turbines de l’enfer, des compresseurs, des broyeurs et de grandes cheminées qui crachent de la fumée rouge épaisse en toussant, dans le clignotement des gyrophares de sécurité. Un grondement un peu comme ça, vous voyez ?

Sautant de plaque en plaque (parce que les fissures étaient tellement grandes que c’est de ça qu’il s’agissait maintenant, de plaques tectoniques, tiens, je suis contente de me rappeler le mot tel quel). Sautant de plaque en plaque, j’arrivais à joindre les abords du fleuve.

Ma foi, ça n’était pas tellement mieux…

De grands morceaux de bois déchiquetés se faisaient charrier par l’eau mousseuse et sale, déchaînée.

Quelques personnes accrochées dessus me faisaient signe en passant, un sourire bête aux lèvres. Ils faisaient coucou de la main.

J’en ai même vu passer deux dans une auto, roulée par les flots, qui s’amusaient à faire semblant de conduire. Ils étaient morts de rire les mecs, ah ouai.

C’était un peu décalé, cette ambiance carnivale avec cette lumière genre fin du monde.

Les animaux, eux, couraient sans avoir l’air de trop se marrer. C’était plutôt panique à bord. Et puis toutes ces noisettes à transporter, c’était coton.

J’ai aidé un écureuil ou deux qui m’ont remercié et ont filé.

Il y avait une éclipse de soleil maintenant qui rendait la vile toute aplatie. Le grondement s’est tu, docile à la volonté des astres. Un silence abominable.

Moi je ne peux pas rester en place, alors je continuais à sauter d’une plaque à l’autre, comme ça, en sifflant « Dream, a little dream of… » OK, j’ai bien senti que c’était décalé. Un écureuil a tiré sur le bas de mon pantalon pour me faire comprendre qu’il valait mieux la boucler. Il criait de très petites choses très aigues que je n’ai pas réussi à entendre.

Je chantais dans ma tête.

La lave à commençait à monter. On sentait monter la chaleur et ça a recommencé à faire des petits bruits de bouillonnements mous (schlop schlop).

Les animaux ont imperceptiblement recommencé à feuler.

L’éclipse était finie.

Mais le ciel assombri n’était pas décidé à changer d’humeur si vite et avait convoqué de lourds, bas et noirs nuages aplatissants. Je trinquais à leur santé.

Champagne ! Et pétrole à volonté !

Je suis arrivée devant un grand imeuble encore debout qui avait l’air sonné. Moi, la remuance du sol me satisfait pleinement. Mais ça n’avait pas l’air d’être son cas. Il grimaçait, tendu dans l’angoisse. Attendant l’effondrement. Je lui dis ce que je pensais d’un tel comportement (sans être moraliste, c’est important pour réussir à propager nos idées…), on s’est un peu disputé, puis je me suis assise à ses pieds, le temps de fumer une cigarette.

Le tabac était sec et l’air de la ville trop chaud pour rendre libre.

Tout s’est embrasé. Et pendant que ma cigarette se consumait dans mes lèvres avec des crépitements et les battements de mon cœur, je voyais, comme un reflet, les flammes du brasier de la ville.

La fumée noire et irrespirable faisait de drôle de volutes élégantes dans le ciel de plomb et autour de ma main.

Un panthère urbaine est passée en ronronnant,

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Oh je regarde un peu comment ça se déroule, mais ça va, les gens ont l’air plutôt satisfaits.

— Oui oui, je lui dis, c’est plutôt réussi. Voyez, moi-même, je m’amuse énormément.

Bon, c’était pas tout à fait vrai, m’enfin les discussions de pallier comme ça, faut pas en attendre grand chose, hein.

J’ai pris congé dans une révérence aimable. Elle a continué sa route, en ronronnant, avec une majesté qui empêchait de voir qu’elle était bête et n’avait aucune conversation.

Limmeuble s’est un peu détendu et moi j’avais fini ma cigarette.

Limeuble et moi on avait dérivé sur notre plaque, sans s’en rendre compte. Si bien qu’on arrivait vers des rivages inconnus.

Notre plaque tectonique s’est alors engluée dans un charnier de boue refroidissante. C’était dégueulasse et ça puait.

J’ai planté là Limeubl et ciao !

La terre n’était pas encore solide, m’enfin, on pouvait marcher dessus. Et puis avec mes semelles, j’étais tranquille.

Au bout de quelques kilomètres à ne voir que des pierres et de la boue (j’aime bien les pierres et la boue, ceci dit), je finis par apercevoir des constructions.

Je marchais vers elles, insouciante, les mains dans les poches, les poches vides et du vide plein la tête, que je tenais levée vers le ciel.

Quand je pénétrais dans ce qui formait plus ou moins des ruelles, je flânais un peu devant les décors de vestiges des magasins aux vitrines éclatées avant de tomber sur trois gars assis par terre, dans l’angle. Ils jouaient aux cartes en fumant (c’est souvent en fumant qu’on joue aux cartes, vous avez remarqué ?)

Le premier avait le visage noir de sueur, un tissu informe et sale entourait sa main gauche raidi par le sang coagulé.

Un chiffon dans les tons kaki assurait à peu près le même genre de fonction autour de son front, empêchant par la même occasion les images de la guerre de sortir de son crâne. Il fumait beaucoup et vite. Il avait les yeux noirs et les cheveux couverts de poussière. Il avait l’air trapu, m’enfin comme il était assis jambes écartées le long du sol et dos voûté, on voyait pas trop.

Le deuxième était plus jeune et avait l’air plus alerte (il avait visiblement perdu moins de sang à s’éparpiller dans les charniers du siècle). Il était grand avec des gestes amples et des regards furtifs. Ses yeux vifs trahissaient sa condition d’homme qu’il avait rangé sous des habits ternes et des mouvements, malgré tout, mesurés.

Il veillait à ne pas trop faire de bruit avec les cartes pour ne pas déranger la somnolence des deux autres et pour pouvoir tricher plus facilement.

Quand il fumait, il aspirait profondément le feu de la cigarette pour le recracher doucement, la tête renversée vers l’arrière.

Le troisième, clope au bec, avait la tête renversée vers l’avant puisqu’il était mort.

Ils ne parlaient pas (de toute façon ça n’aurait pas était un trilogue, puisqu’on dit dialogue même quand trois personnes parlent, ‘voyez ?)

Je les ai regardé encore un moment, comme ça puis j’ai continué à marcher.

J’ai encore croisé quelques ahuris, ébouriffés et heureux, qui avançaient ravis. Marchant avec confiance dans la boue et les caillasses brisées, aiguisées, s’y tordant chevilles et genoux dans des bruits de clac clac.

Je les saluais et passais mon chemin.

Je repensais aux joueurs de cartes quand mon pied a perdu son appui.

J’ai glissé, mais je n’avais rien à quoi me raccrocher. J’ai glissé longtemps.

Fini, le mouvement des plaques tectoniques, c’est ce que j’aimais tant dans l’humanité.

Fini, les éclipses de soleil.

Fini, les écureuils, les panthères urbaines (et les noisettes).

Fini.

Et mes semelles, je n’en aurai plus besoin.

Je tombe indéfiniment, je veux dire par là que je ne sais pas combien de temps dure cette chute. Mais assez de temps pour me dire que oui, c’est comme ça que l’humanité tectonique court, joyeuse, vers son désastre.

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