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Un certain endroit du monde

Certaines personnes qui vont vivre dans un certain coin du monde n’obtiendront de nous qu’une méfiance justifiée

Je dis qu’il faut se méfier d’un groupe de gens qui arrivent quelque part et pour décider d’y vivre commence à tracer des villes au cordeau, des rues à angle droit, des plans ennuyeux et des boulevards longs comme un jour sans pain. Le tout assaisonné, avec les années passant, de buildings aux couleurs vulgaires et de magasin avec des enseignes plastiques géantes et clignotantes.

Je dis qu’il faut se méfier de gens qui vont en toute conscience et de leur plein gré dans des étendues qu’ils croient vides, en poussant toujours plus vers l’ouest, vers les déserts et les extérieurs hostiles à l’homme, pour se saouler dans des bars sans véritables portes et échanger des coups de fusil en mâchonnant du mauvais tabac transporté dans la selle de leurs chevaux qui n’attirent que les mouches autour de leurs gros yeux. Des gens qui se font des chapeaux avec des lapins ne méritent pas la moindre miette de notre confiance.

Des gens prêts à traverser un océan entier pour être parqués dans des îles à tuberculeux tout ça pour espérer y trouver des patates…

Je dis qu’il faut se méfier de ce genre de groupe de gens qui, au prétexte de l’aventure, non seulement construisent des mythologie sans aucune poésie, des mythologies grillagées qui ne seront jamais à la taille des espaces qu’ils aperçoivent avec leurs petits yeux plissés par un soleil trop fort, mais en plus retournent à l’état sauvage de l’humanité satisfaisant leur besoin d’alimentation, de guerre et d’excréments dans des ranchs ou des saloons crasses.

Sans parler de ce qui se passe plus au sud. Je dis, je déclare qu’il faut absolument se méfier d’un groupe de gens qui développent une esthétique de jardin en laissant une telle place aux palmiers. Des gens comme ça ne peuvent qu’être dangereux pour l’intellect, tout comme les palmiers.

Un groupe de gens qui s’installent dans des contrées où la seule saison intéressante est l’automne ne constitue qu’une bande de fous à laquelle il ne faut pas céder. Un groupe de gens dont les pseudo-poètes croient voir des choses incroyables dans des feuilles oranges froissées qui tombent mollement dans des parc bien trop entretenus où gambadent quelques écureuils stupides et domestiqués et de jeunes mères bien trop roses et blondes, aux yeux remplis d’idiotie avec des bandeaux d’éponge fluo dans leur cheveux couverts de transpiration à cause du footing dont tout le monde se fout ! Leurs habits de sport et leurs rollers et qui passent en riant bêtement, en faisant coucou de la main à des teenagers qui mangent des pizzas, juste parce que c’est leurs voisins ! Quelle bande de tocards…

Un certain nombre de gens perdus, seuls et fantasmant sur le whisky qui pourrait leur donner la grandeur d’âme dont ils rêvent sans jamais avoir pensé à ce que pourrait être la littérature, ce certain nombre de gens qui traînent dans ces bars plus ou moins modernisés en jouant les maudits parce qu’ils ont relevé le col de leur manteau et souffrent un peu de l’âme, vous feraient croire qu’ils parlent de la beauté du monde, mais il ne faut pas être dupes : il n’y a pas de beauté dans ce coin-là du monde. Les trottoirs sont gris clairs et les immeubles rectangles, parsemés de terrain vagues imaginés pour les mauvais films.

Un groupe de gens qui boit du café dans des cafeteria trop éclairées au néon avec des serveuses qui portent un tablier rose en trimballant des cafetières électriques arrondies ne doit en aucun cas avoir notre confiance. Des gens qui ont un imaginaire de cette sorte ne peuvent que mettre en berne ce qui existe de vivant.

Je dis qu’il faut se méfier d’un groupe de gens dont une partie a le cul vissé sur un rocking chair qui grincent en contemplant des marécages boueux où pullulent toutes sortes d’insectes dégueulasses sous un préau de couleurs ternes avec des piliers, devant des doubles portes. Un groupe de gens qui développent tant l’usage de la moustiquaire est dangereux pour l’humanité. Et il n’y a rien à tirer de ça.

Un groupe de gens qui vit dans un tel environnement ne peut bénéficier que de compassion pour leur lente descente aux enfers mais ne doit en aucun cas, en aucun cas pouvoir rentrer dans nos pensées sous peines de faire disparaître toute la beauté du monde.

Je dis qu’il faut se méfier d’un tel groupe de gens s’ils ont fait ce choix, et plaindre les autres.

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