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Un soir de juillet

Dans le jour qui s’assombrit, sur la quai d’une gare déserte et calme, un soir de juillet.

Seulement un insecte qui crisse un peu. La lumière disparaît. Deux ou trois personnes s’agitent doucement pour patienter dans quelques points cardinaux, comme s’ils remuaient au vent.

Il n’y a pas grand bruit. Juste celui des machines de fer qui fracassent les rails de temps à autre, sans rien d’organique pour ralentir leur flancs grisés par la vitesse et le contact des quais.

Seule dans cette gare au début du mois de juillet, suffisamment ivre pour ne sentir que la douceur de cet isolement luxueux des grands espaces. J’attends. Patiemment. J’ai le temps d’observer chaque objet, chaque poussière, mon livre posé à mon côté, qui m’attends patiemment.

Je me soule du calme et de l’obscurité douce qui s’étale en flaque.

J’attends ce train qui n’arrive pas. Qui ne peut pas arriver. J’attends de voir se grosse gueule métallique venir faire ronfler les rails. j’attends de sortir de cette torpeur qui n’a aucun but, aucune raison d’être et qui me satisfait pleinement. J’attends et c’est mon activité entière. Ce que je fais et ce que je veux faire. Enfin éloignée de le foule bruyante. De la cohue et des paroles pour sertir les verres, l’inverse, et tout ça. Tous ces gens tellement gentils, déployants à coup sûr les trésors de l’humanité dans leur vie parallèle à laquelle, un soir de juillet, je n’ai pas accès.

Et si l’attente de ce train comporte, dans chaque seconde, toute la beauté du monde – pour cette fois-là – je n’aurais jamais la patience d’attendre que se fléchissent les parallèles, les mille vies parallèles. Je ne sais qu’attendre les trains.

Et cette ivresse d’alcool à pas cher ne me rends pas davantage bienveillante pour tout ce temps qui s’écoule hors des gares sans que tout soit au rouge. L’urgence ou l’attente, pures et flippantes.

Pour l’heure, j’ai rallié le parti de la sérénité. Je décide d’attendre ce train qui n’arrivera jamais, comme le bateau de Pessoa. Et je ne veux surtout rien décider d’autre. Ne penser à rien. Me vider, dans la fraîcheur du soir et ses lumières incroyables pour me reposer de la chaleur accablante du jour mouvementé et crasse. Dans ce faux silence, je savoure l’immobilité des choses et des pierres.

Maintenant, il fait nuit noire. Quelques personnes sont arrivées. Des personnes à l’altruisme épatants, qui acceptent sans broncher de faire partie du décor, de rajouter à la scène, sans surjouer. Des figurants de première qualité, tellement pris par l’histoire qu’ils en oublient leur représentation, juxtaposant leur vie vraie et cette interprétation sans fausse note, couchée sur la mélopée des insectes du soir. Qui font montrent eux aussi d’une maîtrise parfaite de leur partition. La scénographie, lente et belle et désespérée, comme un film de Tarkovski, est à la fois l’exacte image de la complexité de l’humanité et sa désincarnation post-exotique mise en pièce.

Je rêve d’une douche froide pour me laver de toute cette humanité un peu poisse dans laquelle j’aime bien me frayer parfois. Mais tout a une fin et maintenant je veux me laver, comme je m’absoudrais de mes vertus par mes vices, les jours pairs, puis de mes vices par mes vertus les jours impairs. Et aussi surprenante que la vie puisse paraître parfois, il y a un défi aux mathématiques à constater que, souvent, les jours pairs se suivent sans répit, puis, l’erreur qu’on a pas vu venir et l’impair se substitue pour changer la vapeur, parfois pendant des semaines. Et me voilà toujours à naviguer sur ce même morceau de rivière. Assez sauvage, ah oui ça va, mais toujours à écumer les mêmes fonds, cette rive identique, à ma droite, à ma gauche, à ma droite. Me débattant pour remonter le courant, volte face ! et le suivre, rebelote. Les animaux de sa berge sont devenus familiers, même les plus visqueux. Cette eau vert, cette exacte portion d’eau verte et vive – si exotique – s’est revêtue d’un caractère proche, presque ordinaire. Et comme si un ordre du monde, quelque chose de plus distancié, s’était emparé de moi, je ne résiste pas. Me laisse couler le long du courant lorsque c’est ainsi, et, un mouvement de rein, un insecte que je chasse de la main, un bruit me faisant retourner, me voilà changeant encore une fois de direction, ramant sans me plaindre contre les flots, maintenant presque amis. Sans serrer les dents, ni gémir. Simplement car cet ordre du monde si étrange, cet ordre des choses de la rivière me convient, me satisfait.

La semaine des vices et des vertus, défiant les lois mathématiques et ma logique, qui s’est noyée il y a déjà quelques temps, un peu plus haut.

01/07/2010

Posted in Géographiques.